Devant le Palais des hA´tes, A Yamoussoukro, le 12 dA©cembre© Vincent Fournier pour Jeune Afrique
A quelques semaines – ou a quelques mois – d’une election presidentielle dont la date precise n’est pas encore fixee, le chef de l’Etat ivoirien a decide d’entrer en campagne un peu comme on entre en guerre. C’est ce qui ressort de ce long entretien, au cours duquel cet homme tenace et pugnace ne menage ni ses explications ni ses adversaires. Rencontre avec un president-militant.
En raccompagnant ses hotes, cette nuit-la, vers 2 heures du matin, le long des interminables couloirs marbres de sa residence de Cocody, Laurent Gbagbo s’arrete brusquement devant une double porte en acajou obstinement fermee. L’air grave : « Voici la chambre ou dormait Houphouet. » On peut visiter ? « Non, je n’y suis jamais entre depuis neuf ans que je vis ici. Simone, ma femme, qui n’a peur de rien, pourrait vous la decrire. Mon fils Michel aussi. Moi, je ne suis pas encore pret. » Tout Gbagbo est la : la tete dans les etoiles et les deux pieds dans la glaise, chretien du genre charismatique et enfant de la brousse, ou la nuit est peuplee de bons genies et de mauvais mysteres. Dans l’histoire cinquantenaire de la Cote d’Ivoire, pense-t-il tres fort sans le dire vraiment, il y a eu Felix Houphouet-Boigny et il y a lui. La premiere independance, en 1960, et la seconde, nee dans la douleur, un jour d’octobre 2000, avec son arrivee au pouvoir. Tout le reste n’est que parenthese…
Alors, evidemment, ce fauteuil presidentiel si longtemps attendu et si cherement conserve, Laurent Gbagbo, 64 ans, natif de Mama, au cœur de la boucle du cacao, n’entend pas le rendre. Parce que, repete-t-il, la guerre a gache son mandat et qu’il a une revanche a prendre sur ceux qui l’ont empeche de travailler. Mais aussi parce que ce pouvoir, il a appris a l’aimer. Il faut le voir jouant les guides attentifs devant les tapisseries anciennes et les tableaux de maitres du Palais des hotes de Yamoussoukro ; il faut le suivre au volant de son 4×4, sur les chantiers pharaoniques de la nouvelle capitale, les yeux ecarquilles, s’extasiant devant les blocs de beton – « Je ne savais pas que ca pouvait etre une matiere aussi noble ! » –, pour comprendre ce qui le fait courir. Cet historien de formation est habite par une mission, presque une obsession : laisser sa trace de batisseur, poser son empreinte indelebile afin d’etre digne de ce « Vieux » pour lequel il eprouva un etrange sentiment de fascination et de repulsion – et dont il cotoie, aujourd’hui encore, de Cocody a Yamoussoukro, le fantome.
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Chaleureux, a la fois serein quant a l’echeance presidentielle a venir et extremement attentif aux reactions de son hote du moment, Laurent Gbagbo se reprend vite : « Oui, je sais, tous ces avantages, il ne faut pas s’y attacher, j’y veille. » Apres le diner, frugal et sans alcool en ce qui le concerne, Simone Gbagbo apparait, hieratique dans son boubou d’amazone, tres « femme noire » au teint d’ebene versifiee par Senghor. Son arrivee sonne comme un rappel a l’ordre : le combat electoral n’attend pas. Le professeur qui, a table, nous contait par le menu une page tragicomique de l’histoire de la Cote d’Ivoire – celle de la « Republique d’Eburnie » du fantasque Nragbe Kragbe, qui souleva le pays bete en 1970 avant d’etre abattu avec ses fideles – se mue alors en militant. Sur le qui-vive, pret a degainer, plus « Seplou » que jamais. Seplou ? Le nom d’un oiseau guetteur, charge de prevenir ses freres de l’imminence du danger, et le surnom de village de Laurent Gbagbo, chez qui, tout, toujours, ramene a la terre des ancetres.
Cet entretien a ete recueilli le 12 decembre dans le salon marocain du Palais des hotes, a Yamoussoukro.
Jeune Afrique : Il y a tout juste dix ans, le 24 decembre 1999, le general Guei s’emparait du pouvoir a Abidjan. La decennie qui s’est ecoulee depuis ressemble fort a une decennie perdue pour la Cote ­d’Ivoire. Est-ce aussi votre sentiment ?
Laurent Gbagbo : Non, pas vraiment. Rien n’est jamais perdu dans l’histoire de l’humanite. Cette decennie a permis a toutes les contradictions latentes, etouffees, enfouies pendant quarante ans, de surgir, de s’exprimer et, pour certaines d’entre elles, de trouver une solution. Elle a permis qu’eclate au grand jour la guerre entre les heritiers d’Houphouet, qui, trop occupes a se battre entre eux, ne se sont pas apercus qu’ils creaient les conditions pour qu’un fils du peuple – moi-meme – accede au pouvoir. En realite, cette decennie marque un tournant : l’ordre ancien qui prevalait en Cote d’Ivoire depuis la fin des annees 1950 s’efface et un nouvel ordre s’installe peu a peu.
Mais, plus que le passe, ce sont les dix annees a venir qui seront essentielles pour ce pays. Sauf a imaginer que les heritiers, qui se sont allies pour recuperer ce qu’ils estiment a tort etre leur du, parviennent a leurs fins. Mais les Ivoiriens ne les laisseront pas faire.
L’election presidentielle vient d’etre reportee pour la sixieme fois en quatre ans, avec une nouvelle echeance prevue pour mars 2010. On a envie d’y croire et, en meme temps, on ne se fait guere d’illusions. Vous comprenez, je suppose…
Ne faites surtout pas abstraction du contexte ivoirien. Notre pays a connu une guerre civile, avec son lot de deplacements de populations, de registres d’etat civil detruits et de pagaille administrative. Ceux qui sont charges de l’organisation du scrutin ne s’attendaient sans doute pas a une tache d’une telle ampleur. D’ou les reports de date. Mais l’essentiel est derriere nous : il ne reste plus qu’a corriger les listes electorales et a resoudre quelques details d’ordre militaire (1).
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Vous etes au pouvoir depuis neuf ans, ce qui n’est pas rien. La Cote d’Ivoire a-t-elle encore besoin de Laurent Gbagbo ?
Je suis candidat pour trois raisons. La premiere est d’ordre general : sauf empechement constitutionnel ou cas particulier comme celui de Nelson Mandela, un president en exercice se represente toujours. Ne serait-ce que pour savoir comment les electeurs jugent le travail qu’il a accompli. Deuxieme raison : je n’ai vraiment pu gouverner, avec la marge de manœuvre necessaire, que pendant a peine vingt mois. La tentative de coup d’Etat de septembre 2002 a debouche sur la guerre civile, les negociations a repetition, puis sur un gouvernement heteroclite fait de bric et de broc et dont le programme ne m’appartenait plus. Troisieme raison enfin : le combat electoral qui s’annonce oppose, je vous l’ai dit, les tenants assumes de l’ordre ancien a l’incarnation du nouvel ordre que je suis. Si, comme je le pense, les Ivoiriens souhaitent entrer dans une ere nouvelle alors, oui, ils ont besoin de Gbagbo.
Votre mandat presidentiel, si vous etes reelu, sera de cinq ans non renouvelable. Cela vous suffira-t-il ?
C’est ce que stipule la Constitution.
La modifierez-vous ?
Oui, je l’ai dit et je le repete : il faudra revoir cette Constitution, qui comporte trop de dispositions problematiques comme l’article 35. Je compte aussi creer un Senat.
Toucherez-vous au nombre et a la duree des mandats presidentiels ?
Je n’ai jamais considere ce point comme important.
En 1987 pourtant, vous aviez dit a propos d’Houphouet : « Deux mandats, ca suffit. »
Exact, et j’ai ete le premier en Afrique francophone a dire cela. Mais aujourd’hui, je vous le repete, ce n’est pas ma preoccupation premiere.
Pourquoi y a-t-il cette impression tenace au sein de la communaute internationale selon laquelle l’obstacle principal a la tenue de l’election, c’est vous ?
Je ne suis pas elu par, ou pour, la communaute internationale. Seul m’importe le jugement des Ivoiriens. Pour le reste, comment peut-on imaginer que le pur produit des elections que je suis puisse ne pas vouloir aller a cette election ? De tous les candidats, je suis le seul dont toute la carriere politique est exclusivement fondee sur les urnes. Je n’ai jamais ete nomme nulle part : meme ma chaire de directeur de l’Institut d’histoire de l’universite d’Abid­jan a ete le fruit d’un scrutin. La premiere fois que j’ai participe a un Conseil des ministres, c’etait pour le presider ! Je suis un enfant des combats democratiques. Ce sont les electeurs qui m’ont fait, et il en sera toujours ainsi.
Un recent rapport de l’ONU jette un voile plutot sombre sur les conditions securitaires de la future presidentielle, notamment dans le Nord, ou les commandants de zone issus de l’ex-rebellion font la loi…
La veritable reunification de la Cote d’Ivoire ne se fera qu’apres l’election, avec un president investi d’une nouvelle legitimite. C’est pourquoi il faut vite aller aux urnes. Je ne suis pas inquiet quant a la securite du scrutin. Le centre de commandement integre deploiera ses hommes sur le terrain quelques semaines avant le jour J. Le faire avant serait a la fois premature et onereux.
Et les « com’zone », comment les reclasserez-vous ?
Ce sont des Ivoiriens. On trouvera bien quelque chose a leur faire faire…
Ce meme rapport de l’ONU parle d’achats d’armes dans le Nord, mais aussi chez vous, dans le Sud. Confirmez-vous ?
Je n’ai pas constate de nouvel afflux d’armes dans le Sud. Je sais que nous sommes sous embargo et cela ­m’agace. Les forces de l’ordre manquent de grenades lacrymogenes et de pistolets automatiques pour leurs missions de service public. Des que l’on pose ce probleme, on crie au rearmement. Ce n’est pas normal.
Etes-vous entre en campagne electorale ?
Bien sur. Depuis le jour ou j’ai depose ma candidature.
On ne le dirait pas. Ou sont les meetings, les discours, les tournees ?
Chaque chose en son temps. Je suis candidat a cent pour cent tout en restant chef de l’Etat a cent pour cent. J’ai en tete mon plan de campagne, mon slogan et la date precise a laquelle j’irai sur le terrain appuyer ceux qui, deja, labourent pour mon compte. Vous verrez bien.
Que comptez-vous dire aux Ivoiriens ?
Que l’on m’a empeche de gouverner et que chaque electeur serait bien inspire, avant de voter, de rechercher a qui, si je puis dire, a profite le crime. Je vais leur proposer quelques pistes de recherche interessantes : qui avait interet a ce que j’echoue ? Pourquoi ? Je ne serai ni agressif, ni injurieux. Simplement pedagogue.
« Le combat est engage avec ceux qui n’aiment pas la Cote d’Ivoire », avez-vous declare le jour de votre depot de candidature. Dans le registre de l’apaisement, on a fait mieux.
Ce n’est pas parce qu’une phrase n’est pas sympathique qu’elle est injuste. Les tenants de l’ordre ancien ont porte la guerre au cœur de la nation. Ils ont pris cette lourde responsabilite parce qu’ils avaient, de par leur faute, abandonne le pouvoir. Ce n’est pas moi qui ai fait le coup d’Etat du general Guei. Ce n’est pas moi qui ai organise l’election d’octobre 2000. Cette election-la, a bien y regarder, je ne l’ai pas gagnee. Ce sont eux qui l’ont perdue. Mais c’est bien moi qui remporterai celle de 2010.
Vous etiez present debut octobre a l’inhumation officielle de votre predecesseur, Robert Guei, dans son village de Kabakouma. Geste pre­electoral ?
Tout peut etre interprete a l’aune de l’election, souvent a tort. En l’occurrence, meme si Guei n’avait pas ete president, j’aurais ete present a son enterrement. J’ai connu le general en 1971, lorsqu’il etait capitaine et que j’etais eleve sous-officier a l’Ecole des forces armees. Et sa defunte epouse etait une condisciple de ma sœur au lycee de Bouake.
Connaitra-t-on un jour la verite sur son assassinat ?
Je suis sur que l’on connaitra un jour la verite sur tout ce qui s’est passe au cours de la nuit terrible du 19 septembre 2002, durant laquelle Robert Guei, Emile Boga Doudou et beaucoup d’autres ont ete assassines.
Le 19 septembre, mais aussi le charnier de Yopougon, le bombardement de Bouake, la disparition de Guy-Andre Kieffer : cela fait beaucoup d’affaires non elucidees. Ne pensez-vous pas que les Ivoiriens ont besoin de solder les comptes de cette decennie de violence ?
Il y a affaire et affaire. L’affaire Kieffer par exemple emeut beaucoup plus les Francais que les Ivoiriens, et je ne pense pas que l’on eprouvera un jour l’imperieux besoin de creer une commission d’enquete sur ce cas precis, aussi regrettable qu’il soit. L’affaire du bombardement de Bouake ? Que l’on m’explique pourquoi le general Poncet, commandant a l’epoque de la force Licorne, a obstinement refuse au procureur ivoirien aupres des armees l’acces au site ou sont morts les soldats francais. Que l’on m’explique aussi pourquoi, le jour meme des faits, alors qu’ils avaient mis la main sur les contractuels bielorusses meles au bombardement, les Francais les ont laisses filer en douce vers le Togo sans les avoir interroges. Pas une ligne de proces-verbal, il faut le faire ! L’affaire du charnier de Yopougon maintenant : c’est une grande escroquerie, un Timisoara ivoirien. Cinquante-huit cadavres sont decouverts au matin du 26 octobre 2000, entasses en lisiere de foret. Quelqu’un crie : « Ce sont des musulmans ! » Qu’est-ce qui distingue ici un corps de musulman d’un corps de non-musulman ? Mystere. L’ONU enquete et decouvre que certains sont morts par noyade, alors qu’il n’y a pas le moindre ruisselet dans les environs. Mon hypothese est simple. Les corps ont ete ramasses parmi les quelque trois cents morts des 24 et 25 octobre et regroupes sur place pour les besoins de la cause. Depuis, cette histoire a fait pschitt, comme dirait Chirac. Vous remarquerez que plus personne ne parle du charnier de Yopougon, meme pendant la campagne. Reste que des affaires, comme vous dites, il y en a eu bien d’autres et qu’il faudra bien que l’on sache. Pas pour juger et punir – l’amnistie est passee par la –, mais parce que tout homme a besoin de connaitre la verite pour avancer. Je songe donc a une commission de juristes et de magistrats qui aideront les Ivoiriens a voir clair dans ce passe qui ne passe pas.
L’affaire Kieffer ne vous emeut guere, dites-vous. Mais elle se politise. Les juges Ramael et Blot viennent de formuler une demande d’entraide aupres de la Cour penale internationale visant deux de vos proches : Bertin Kadet et votre epouse, ­Simone Gbagbo. Votre reaction ?
C’est une manipulation. Pourquoi s’acharne-t-on a demontrer que la disparition d’un citoyen lambda, fut-il francais, est reliee a la presidence de la Republique ? Pourquoi l’aurait-on emmene ici, torture ici, tue ici ? Quel immense danger representait donc cet homme ? La encore, comme pour Bouake, j’aimerais qu’on m’explique. Je connaissais a peine Kieffer, mais j’ai eu a rencontrer certains de ses amis : franchement, ce n’est pas mon monde et ce n’est pas le genre de gars en qui j’aurais confiance, mais passons. Encore une fois, je regrette que ce monsieur ait disparu, je le regrette pour sa famille. Tout a ete fait pour le retrouver. Les disparitions, helas, cela existe, et la Cote d’Ivoire n’en a pas l’apanage. Lorsque j’etais etudiant a Lyon en 1967, j’ai connu un Ivoirien qui a disparu et que nul n’a jamais revu. Personne n’a accuse le general de Gaulle.
Cela ne vous empeche donc pas de dormir…
Non. Je dors du sommeil du juste.
Une campagne electorale, cela fatigue. Alassane Ouattara et Henri Konan Bedie ont eu leur coup de pompe cette annee. Comment vous portez-vous ?
Dieu merci, je suis encore en forme. Peut-etre parce que je suis le moins age des trois. J’ai 64 ans, Alassane en a 67 et Bedie dix de plus que moi.
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Le plus age justement, Henri Konan Bedie, est aussi le plus virulent a votre egard. A ses yeux, vous etes tout simplement illegitime depuis quatre ans. Pourquoi cette pugnacite ?
Posez-lui donc la question. Pour le quart de cela, moi, j’ai connu la prison. Mais comme ils savent que je ne les arreterai pas, car telle n’est pas ma nature, ils en profitent.
L’un des lieutenants de Bedie a meme qualifie votre regime de « satanique ».
Que Dieu l’entende ! Et lui pardonne.
Pourquoi les relations entre Bedie et vous ont-elles ainsi derape ? Tout avait pourtant bien commence, au moins jusqu’en 2003…
Encore une fois, interrogez-le. Ce n’est pas moi qui ai change. C’est lui. Au debut, nous echangions volontiers. Je l’appelais au telephone, il m’appelait. Et puis, a un moment donne, je me suis rendu compte que son attitude avait change… peut-etre est-ce a mettre sur le compte d’une campagne electorale mal maitrisee. Ces deux messieurs dont vous parlez n’ont pas l’habitude de ce genre d’exercice. C’est pour eux une premiere. Ils doivent penser que pour etre credible il leur faut avoir la rage, attaquer, se montrer agressif. C’est bien dommage.
Si l’on en croit certains sondages que vous avez commandes, le second tour devrait vous opposer a Henri Konan Bedie. La cle serait donc, dans cette hypothese, le report des voix de l’electorat d’Alassane Ouattara. Pourquoi ne cherchez-vous pas a le seduire ?
Je cherche a seduire tous les Ivoiriens en leur tenant le langage de la verite. Ces deux candidats ont fait leur temps. Si nous voulons une Cote d’Ivoire debarrassee de la violence politique, des miasmes de la guerre civile et du divisionnisme ethnique, c’est pour moi qu’il faut voter.
Lorsque M. Ouattara dit, a l’occasion de la validation de sa propre candidature, que « c’est la reparation d’une injustice », etes-vous d’accord avec lui ?
Vous me permettrez de ne pas commenter cela.
Avez-vous pense a un moment qu’Alassane Ouattara n’etait pas ivoirien ?
Non, vraiment, je ne souhaite pas commenter ce genre de chose.
Pourtant, lui et vous avez ete allies au sein du Front republicain. Que s’est-il passe ?
Lorsque Djeni Kobina, qui etait mon ami, avec qui j’ai frequente l’Ecole des forces armees, avec qui j’ai partage deux annees de prison, a fonde le RDR [Rassemblement des republicains, NDLR], en 1994, nous avons conclu une alliance politique. Nous nous connaissions bien, nous nous respections et nous avons fait le maximum pour que le president Bedie accepte les regles d’une election transparente. Mais Bedie a refuse. Djeni et moi avons donc prone le boycott actif du scrutin presidentiel de 1995. Djeni est mort en 1998, et avec lui a disparu la confiance qui nous unissait. Ce fut un tournant. Son successeur n’a pas su ou pas voulu gerer le Front republicain de la meme maniere.
Maintenant, c’est un peu tous contre Gbagbo ?
Si on veut. Et je dois vous avouer que j’aime ca. C’est plutot excitant.
Vraiment ?
Oui. La politique, c’est aussi l’action, le mouvement, la bataille. Ma campagne sera correcte, certes, mais je n’irai pas a l’election comme un mouton a l’abattoir. Mes adversaires ont un passif et un exercice du pouvoir que je compte bien mettre en lumiere.
Quel jugement portez-vous sur le travail de la Commission electorale independante [CEI] et sur son chef, Robert Beugre Mambe ?
Je crois qu’il est trop tard pour emettre un jugement sur la CEI. L’important maintenant est de l’aider a aller jusqu’au bout. En realite, le probleme de la CEI, c’est qu’on lui a confie des responsabilites qui au depart ne ­devaient pas etre les siennes : l’etat civil par exemple, l’identification. Ce n’etait pas son travail.
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Votre lieutenant Charles Ble Goude est clair a ce sujet. « La CEI, dit-il, est dominee par l’opposition. » Elle n’est donc pas impartiale. C’est aussi votre avis ?
Il n’a fait qu’enoncer une evidence. Mes partisans ne representent que le tiers des membres de la CEI. Mais ce n’est pas la CEI qui vote.
Difficile pour vous, de toute maniere, d’aller plus loin, la derniere resolution de l’ONU assimilant toute critique de la Commission a une atteinte au processus de paix…
J’en ai tellement vu, des resolutions de l’ONU, que la n’est pas mon probleme. Je vous le redis : il faut aider la CEI. Nous sommes presque arrives sur l’autre berge, et cela ne sert plus a grand-chose de detailler les incidents de la traversee. Je ne regarde pas dans le retroviseur, je vais de l’avant.
Autre point sensible de la campagne : l’acces aux medias d’Etat. Reporters sans frontieres et plusieurs ONG ivoiriennes estiment que les temps d’antenne accordes par la Radio Television ivoirienne sont largement a votre avantage. Exact ?
Henri Konan Bedie a cru bon de soulever cette question lors de la derniere reunion du Cadre permanent de concertation, a Ouagadougou, le 3 decembre. Je l’ai regarde, je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer. Et j’ai prefere me taire. Je me souviens d’avoir ete tabasse, sous son regne, devant les cameras de la RTI. A l’epoque, les temps d’antenne pour l’opposition, c’etait cela : des images de manifestations reprimees afin d’edifier les populations. Alors, quand je vois ce monsieur evoquer ce probleme, je me dis qu’il est decidement bien mal place.
Ce qui n’ote rien a la validite de cette critique.
Ecoutez. Cette question n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est que, nous, nous ne tabassons pas ceux qui la posent. Il y a un progres, non ? (rires) Vous savez, nous autres Africains, nous ne reagissons pas comme les Europeens. Quand un Bedie dit ce genre de chose, je me contente de l’observer en silence. Sinon, je risquerais d’etre violent.
La presse ivoirienne pose probleme. C’est une presse d’opinion beaucoup plus que d’information, et la qualite comme le sens de la mesure ne sont manifestement pas son fort. Qu’en pensez-vous ?
Soyons clairs : je prefere une presse mediocre de son propre fait plutot qu’une presse mediocre du fait de la censure. J’ai moi-meme fait voter une loi pour qu’aucun journaliste n’aille en prison a cause de ses idees, ce qui est, je crois, unique en Afrique francophone. Certes, j’en attendais un surcroit de responsabilite de la part des interesses et j’ai de ce cote ete plutot decu. Mais, au moins, ce n’est pas de mon fait.
L’election presidentielle ivoirienne sera la plus chere au monde : 70 dollars par electeur…
C’est exact et ce n’est pas une bonne chose : une election trop chere, parce que trop lente a venir. Lorsque nous avons signe les accords de Ouagadougou en mars 2007, deux possibilites s’offraient a nous. La premiere, celle que je preconisais, consistait a confier l’organisation du scrutin a l’administration ivoirienne, qui a l’habitude de ce genre d’exercice, en lui laissant le soin d’actualiser les listes electorales de 2000. Je n’ai pas ete suivi. La seconde passait par la CEI. Le resultat est la : trop lent, trop cher.
Les quatre sondages que vous avez commandes a TNS Sofres vous donnent tous vainqueur au second tour. Vous y croyez vraiment ?
Un sondage n’est qu’indicatif. Mais il vaut mieux etre en tete qu’en queue. J’ai rarement vu les sondages se tromper jusqu’au bout sur l’identite du futur gagnant.
De trop bons sondages peuvent avoir un effet anesthesiant…
Ou mobilisateur, ce qui est mon cas.
Vos concurrents denoncent des « manœuvres d’intoxication » et affirment qu’ils disposent d’indications contraires aux votres…
Ah bon ? Mais s’ils ont des sondages, qu’ils les sortent, je serais curieux de les voir. Ou qu’ils en commandent : ce ne sont pas les instituts credibles qui manquent. Je me souviens d’ailleurs que Bedie avait fait appel au meme TNS Sofres en 1999. Ils n’y croient pas ? Libre a eux. Je constate simplement que ces resultats en ma faveur semblent les rendre quelque peu nerveux.
Le grand Abidjan represente un tiers de l’electorat, et si l’on en croit vos sondages, vous y feriez 50 % des voix. Or, lors des municipales de 2001, le PDCI [Parti democratique de Cote d’Ivoire] et le RDR ont fait jeu egal avec votre parti. A quoi attribuez-vous cette percee virtuelle ?
A la guerre. Ne mesestimez jamais ce facteur : ils nous ont fait la guerre, et le peuple en a trop souffert. Les electeurs peuvent toujours me critiquer et se plaindre, souvent a juste titre, des tracas de leur vie quotidienne. Mais lorsqu’il s’agit de choisir entre moi et mes deux principaux concurrents, ils n’hesitent pas.
Bedie et Ouattara, fauteurs de guerre ?
Oui, Bedie s’est allie a celui qui est soupconne d’avoir voulu cette guerre. Vous savez quel est le plus beau cadeau que Bedie m’ait fait ? C’est de s’etre allie avec Ouattara. Il s’est tire une balle dans le pied !
Pourtant, Ouattara plus Bedie egale defaite de Gbagbo, au moins sur le papier.
Sur le papier, sans doute. Dans la realite, c’est autre chose : je doute fort que le report des voix de l’un sur l’autre au second tour se fasse ne serait-ce qu’a peu pres correctement. Les sondages sont clairs a ce sujet. Le Rassemblement des houphouetistes n’est qu’une alliance d’etats-majors mines par leurs arriere-pensees contradictoires. Souvenez-vous du referendum sur le traite constitutionnel europeen en France en 2005. Tous les grands partis avaient appele a voter oui. Le peuple a repondu non.
Il n’y a pas que des enseignements positifs pour vous dans vos sondages. Ainsi, le PDCI a une meilleure image que le FPI [Front populaire ivoirien, le parti presidentiel]…
C’etait l’inverse il y a dix ans, lorsque Bedie etait encore au pouvoir. Cela ne m’etonne donc pas. J’ai dit aux dirigeants de mon parti d’en tenir compte et d’agir en consequence pour redresser leur image.
Pres de 70 % des Ivoiriens de confession musulmane voteraient contre vous a la presidentielle…
C’est a moi de les convaincre que leur interet est au contraire de voter pour moi. Ce sera l’un des themes de ma campagne.
Et c’est dans ce but, j’imagine, que vous avez choisi un directeur de campagne musulman, originaire d’une region qui vous echappe, les Savanes.
Issa Malick Coulibaly est une personnalite consensuelle, cinq fois hadj, respectee tant chez les Senoufos, sa communaute d’origine, qu’a Abidjan. C’est un medecin de renom. Avoir un tel homme parmi ses compagnons est une benediction.
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Un vrai profil de futur Premier ministre en somme. Le successeur de Guillaume Soro…
N’anticipons pas. Il faut d’abord gagner.
Seriez-vous tente, si vous etes reelu, par un gouvernement d’ouverture ?
A priori non. Sur ce plan, j’ai deja donne. Et je n’ai pas ete paye de retour.
Le vote intercommunautaire progresse-t-il en Cote d’Ivoire ?
Oui, et ce phenomene joue incontestablement en ma faveur. La Cote d’Ivoire est sans doute le pays d’Afrique francophone ou l’on enregistre les plus gros progres sur cette voie. Je pense que, dans vingt ans, on n’entendra plus parler de vote ethnique dans ce pays. Moi, moins on parle d’ethnies, mieux ca me va.
Pourtant, vous etes plutot fier d’etre bete, cela se sent. Vous avez meme ecrit un livre sur votre commu­naute…
Je lui ai consacre une monographie, effectivement, a l’epoque ou je dirigeais l’Institut d’histoire. Un bouquin de methodologie destine avant tout aux chercheurs : comment et avec quelles sources reconstituer le cheminement de ce peuple.
Lequel serait, selon vous, le premier a avoir peuple la Cote d’Ivoire…
Je n’ai jamais ecrit cela et je ne le pense pas. C’est un mauvais proces que certains pseudo-ivoirologues francais m’ont intente, pour des raisons politiques. C’est de la pure invention. Ce n’est pas serieux.
Votre relation avec la France et les Francais est ambigue. Il y a d’un cote le Gbagbo resigne, qui semble avoir renonce a se faire comprendre et qui se dit : « Apres tout, je ne suis ni sous-prefet ni tirailleur ; peu m’importe ce que l’on pense de moi a Paris, c’est ici que ca se joue. » Et puis il y a un autre Gbagbo qui, inlassablement, explique aux Francais : « Je ne suis pas celui que vous croyez ; mon pere s’est battu pour vous pendant la Seconde Guerre mondiale, comment pourrais-je vous detester ? » Qui est le vrai Gbagbo ?
Les deux. Je le dis une fois pour toutes : je ne suis pas francophobe. Mais une fois que j’ai dit cela, libre a chacun de me croire ou de ne pas me croire : je n’irai pas courir les plateaux de television pour clamer mon amour pour la France et tant pis pour le dernier carre des nostalgiques de la Francafrique. De 1944 a 1951, Houphouet etait considere comme un ennemi de la France, un communiste, un bouffeur de Blancs. Il est mort en icone de l’amitie franco-africaine. Alors, comme disait Mitterrand : « Laissons le temps au temps. »
Cela dit, les choses vont mieux depuis l’arrivee au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Qui a change, vous ou les Francais ?
Moi, je suis Gbagbo Laurent, militant de toujours pour la vraie independance de la Cote d’Ivoire. On me prend tel que je suis. Mon pays et mon continent sont faibles, la cooperation est donc la bienvenue, a condition qu’elle ait pour cadre le respect mutuel. J’observe qu’a Paris le temps du mepris a notre egard parait etre revolu. Je m’en felicite.
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La France a-t-elle un candidat pour la presidentielle ivoirienne ?
C’est possible. Je ne trouve pas inconcevable ou scandaleux que la France puisse avoir une preference pour tel ou tel. C’est de la realpolitik. Mais ce ne sont pas les Francais qui votent, ce sont les Ivoiriens.
Vos deux principaux adversaires ont chacun leur reseau parisien. Alassane Ouattara entretient meme avec Nicolas Sarkozy une relation d’amitie ancienne. Cela vous gene ?
Compter sur l’exterieur pour arriver a leurs fins, c’est un peu l’histoire de leur vie a ces deux-la. Moi, cela ne m’impressionne pas. Un chef d’Etat digne de ce nom n’a pas besoin de reseau ni de carnet d’adresses. Il a tous les carnets d’adresses a sa disposition. Si je souhaite telephoner au president de Mongolie, a Oulan-Bator, il me suffit de dire a ma secretaire de nous mettre en relation et de prevoir un traducteur.
Avec vos camarades du Parti socialiste francais, la dechirure a ete profonde. Est-elle irreversible ?
Le PS francais a failli a son devoir et a ses engagements. Je n’attendais pas de lui qu’il sauve la Cote d’Ivoire, mais a tout le moins une recherche de la verite et une analyse objective. Cela n’a pas ete le cas, tant pis pour lui. Il ne connait plus rien a ce pays, ni aux evolutions de tout un continent. Je me rejouis pourtant de voir que certaines personnalites socialistes francaises ont la lucidite de venir ici pour comprendre ce qui s’est passe. J’ai recu a Abidjan Jack Lang, Jean-Marie Le Guen, Dominique Strauss-Kahn. Je conserve mon amitie pour Michel Rocard, Henri Emmanuelli et, bien evidemment, pour Guy Labertit (2). Je regrette que les autres ­demeurent enfermes dans leur autisme.
Votre relation personnelle avec Nicolas Sarkozy : crispee ? amicale ? fluide ?
Normale. Je n’ai aucun probleme avec lui. La reciproque est-elle vraie ? Je le crois. Je sais qu’il souhaite faire partir au plus vite ses soldats de Cote d’Ivoire afin de pouvoir les affecter a d’autres theatres d’operations comme l’Afghanistan. Je le comprends, meme si pour autant nous n’allons pas bacler le processus. Dans le fond, je suis un homme tranquille, sans histoires, ami avec tout le monde. A condition bien sur qu’on ne vienne pas me chercher.
Entre Sarkozy et vous, c’est le tutoiement qui est de rigueur ou le vouvoiement ?
Lui et moi sommes des gens eduques. Donc, nous nous vouvoyons.
Jacques Chirac, lui, vous tutoyait – et reciproquement.
C’etait un tutoiement de facade, dont il avait pris l’initiative. Comme il est mon aine, j’ai suivi. Mais c’etait, disons…
Hypocrite ?
Un peu, oui.
La base militaire francaise de Port-Bouet est desormais fermee. Ce n’est pas vous qui allez la regretter…
C’est une bonne chose. Et ce n’est pas un hasard si cet evenement a eu lieu sous ma presidence. Je pense sincerement que l’histoire de la Cote d’Ivoire m’a en quelque sorte produit pour ouvrir un nouveau chapitre et guider mon pays vers une nouvelle ere.
La situation en Guinee, votre voisine, vous inquiete-t-elle ?
Nous avons six cents kilometres de frontiere commune, je serai donc prudent. Le defunt president Conte nous a toujours soutenus pendant la crise. Il a ete pratiquement le seul dans la region a ne pas avoir accueilli sur son sol des rebelles ivoiriens armes. C’est dire si je suis navre de voir ce pays frere sombrer dans la tourmente. En toute hypothese, le facilitateur Blaise Compare sait qu’il peut compter sur mon aide.
On ne vous a pas entendu a propos du massacre du 28 septembre, a Conakry. Vous n’avez rien a dire ?
Il faut d’abord une enquete, une vraie enquete a la fois nationale et impartiale. Vous savez, on a dit et ecrit tant de choses fausses sur moi que j’hesite beaucoup avant de condamner les autres. Je pense comme vous que les Guineens doivent aller a l’election et que la place des militaires est dans leurs casernes. Je ne passe pas l’eponge sur le 28 septembre, mais je sais aussi, pour l’avoir vecu, que la manipulation existe. Je suis donc devenu tres mefiant. Ne vous etonnez pas si les Africains ne croient plus en ce que l’Occident raconte sur eux. Ne vous etonnez pas si Robert Mugabe est aussi populaire en Afrique australe. On leur en a tant fait voir aux Africains, on leur a assene tant de mauvaises lecons qu’ils adorent aimer ce que les Blancs detestent (3).
Votre reaction est celle d’un homme de pouvoir. Vous etes devenu membre du syndicat des chefs d’Etat.
Peut-etre, mais ce que je sais, moi, c’est que je n’ai jamais ete chercher une ONG etrangere pour epingler Houphouet ou Bedie. Meme lorsque j’etais en prison, j’ai toujours refuse les commissions d’enquete internationales. Tant que nous ne serons pas capables d’enqueter nous-memes sur nos propres turpitudes et de les sanctionner, nous ne serons pas independants.
Entre vous et le president Compaore, quelle histoire ! S’il fallait en faire un film, on hesiterait pour le titre : entre « Les Meilleurs Ennemis » et « Je t’aime, moi non plus »…
Oui, quelle histoire ! C’est simple pourtant : nous etions amis, nous nous sommes brouilles et on s’est retrouves. Une affaire de menage en somme.
Quand un couple se reforme apres une rupture, ca n’a plus le meme gout.
Sans doute. Celui qui a ete trompe se montre plus regardant.
Vous avez d’excellentes relations avec l’Etat d’Israel…
C’est une tradition ivoirienne, depuis l’epoque d’Houphouet. Mais je suis, c’est vrai, le premier chef d’Etat ivoirien a assumer des rapports aussi etroits dans tous les domaines avec Israel.
Relations economiques, securitaires et aussi spirituelles.
Je suis un chretien pratiquant et, en tant que tel, je sais que la Torah est a l’origine de la Bible. Mais je suis aussi celui qui a fait adherer la Cote d’Ivoire a la Banque islamique de developpement [BID] : ce sont des entreprises tunisiennes qui, sur financement de la BID, achevent en ce moment la construction de l’autoroute Abidjan-Yamoussoukro. Je ne suis donc pas sectaire.
Le sort du peuple palestinien vous interpelle-t-il ?
Il ne me laisse pas indifferent.
Mais encore ?
Je n’ai rien d’autre a dire, aujourd’hui, sur ce sujet.
Vous avez egalement de bons rapports avec l’Iran. Pensez-vous que ce pays a le droit au nucleaire militaire ?
J’ignore si l’Iran veut la bombe et s’il ne l’a pas deja acquise. Mais ma pensee est claire : si l’Inde, le Pakistan et Israel ont cette arme, je ne vois pas ce qui devrait empecher l’Iran de la posseder. Sa civilisation n’est pas moins ancienne et moins sophistiquee que celle des autres et ses dirigeants ne sont pas moins responsables.
Barack Obama represente-t-il un espoir pour l’Afrique ?
J’ai salue son election d’abord parce qu’il est democrate, donc homme de gauche. Et ensuite parce qu’il est noir, ce qui est pour nous un motif de fierte. Mais je ne me fais aucune illusion : il sera toujours et avant tout un president americain.
Y a-t-il une personnalite politique en vie, sur cette planete, pour qui vous eprouvez une admiration particuliere ?
Non.
Pas meme Nelson Mandela ?
Ce serait une facilite politiquement correcte que de vous repondre : Mandela. Mais je suis un incurable historien, curieux de nature et je ne peux m’empecher de poser des questions. J’ai lu avec attention l’autobiographie de Mandela et je trouve qu’il n’est pas transparent sur la nature des discussions qu’il a eues avec Pieter Botha avant sa sortie de prison. Qu’a-t-il negocie au juste ? Quelles concessions a-t-il faites ? Quand j’entends dire : « Si l’humanite devait se choisir un pere, il s’appellerait Mandela », je ne marche pas. Nelson Mandela est un homme politique. Ce n’est pas un mythe.
Vous financez, notamment a Yamoussoukro, des grands travaux quasi pharaoniques. Est-ce vraiment prioritaire quand on sait que, selon la Banque mondiale, un Ivoirien sur deux vit dans la pauvrete ?
Decongestionner Abidjan, en faire sortir l’administration pour l’amener a Yamoussoukro afin qu’elle travaille dans un cadre serein, construire une nouvelle capitale dans l’ordre et non pas dans l’anarchie, tout cela, pour moi, ce sont des urgences. Et les Ivoiriens m’approuvent. Ils en sont fiers. J’ai le cœur tranquille.
Un nouveau palais, etait-ce bien necessaire ?
En quoi un palais presidentiel et un Parlement relevent-ils du prestige ? A partir du moment ou l’on a decide de faire de Yamoussoukro la capitale de la Cote d’Ivoire, il est normal de la doter de ces instruments de souverainete. Pour le reste, je n’ai pas ete chercher de l’argent a l’etranger pour realiser ces travaux. Personne n’a donc de lecon a me donner. Ce n’est pas pour moi que je batis, encore moins pour l’exterieur. C’est pour le peuple.
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Les campagnes electorales sont toujours de grands moments de distribution d’argent. Celle-ci ne deroge pas a la regle…
Des grands moments de depense, oui. J’ai fait campagne en 1990 avec 16 millions de F CFA en poche, ce qui etait sans doute la campagne la moins chere de l’histoire de ce pays. Cette fois, j’ai plus.
C’est le moins qu’on puisse dire : vous avez les moyens de l’Etat !
Nuance. J’ai les moyens tout court.
Ce n’est pas ce que disent vos deux principaux adversaires.
Eux, ils ont tellement amasse qu’il faudrait faire les comptes. Une chose est sure : ma fortune personnelle est infiniment inferieure a la leur. Moi, je n’ai ni biens ni comptes en banque a l’etranger. J’ai une maison au village, une autre a Abidjan. Je ne passe pas mes vacances sur la Cote d’Azur, mais en Afrique. Comme on dit, eux et moi, nous n’avons pas les memes valeurs.
Vous avez fait mettre en prison a la Maca une vingtaine de barons de la filiere cacao. Cela fait dix-huit mois qu’ils y croupissent. Ne serait-il pas temps de les juger ?
J’ai ecrit au procureur pour qu’une enquete soit ouverte sur les malversations dans la filiere cacao, mais ce n’est pas moi qui ai decide des poursuites.
S’il y a proces, il y aura forcement deballage, y compris sur les financements d’ordre politique. Cela vous inquiete ?
Pas du tout. Il faut qu’il y ait deballage, je ne crains rien. D’autant que je sais a peu pres ce qu’il y a dans le paquet.
Ce sera le proces de la corruption…
D’une certaine forme de corruption, l’africaine, une corruption sauvage d’affames. Celle des Europeens et des Asiatiques est d’une tout autre ampleur, mais elle est plus sophistiquee et s’exerce parfois au plus haut niveau. Vous ne pouvez pas imaginer les pressions que les corrupteurs du Nord exercent directement sur nous, les chefs d’Etat du Sud.
La Cote d’Ivoire celebrera en aout 2010 le 50e anniversaire de son independance. Sous votre presidence si vous etes reelu. Qu’avez-vous prevu ?
Ni defile militaire pompeux ni danses endiablees, mais un colloque. Un colloque auquel j’inviterai les representants de tous les pays africains qui ont acquis leur independance en 1960, afin que l’on reflechisse sur ce demi-siecle passe et sur les cinquante ans a venir.
Un debat sur l’identite nationale, du type de celui qui fait rage en France, vous parait-il necessaire en Cote d’Ivoire ?
Ce debat, qui n’est pas illegitime, a failli avoir lieu ici. Mais il a ete devoye pour de mauvaises raisons et a debouche sur le concept douteux d’ivoirite, invente par Henri Konan Bedie. Nous sommes en periode electorale : rouvrir cette boite de Pandore serait irresponsable de ma part.
En neuf annees d’exercice du pouvoir, que vous reprochez-vous ?
Une chose. D’avoir sous-estime la mechancete et la nocivite de mes adversaires. Les Ivoiriens m’ont confie leur pays. J’ai cru naivement que j’allais pouvoir gouverner en bon pere de famille. J’avais des projets plein la tete. Je me suis laisse surprendre par une agression armee. Pour cela, je demande pardon a mes concitoyens.
Et Dieu, dans tout ca ?
J’ai une foi qui me soutient, une Bible sur ma table de chevet. Je prie beaucoup. Quelque part, je sens que Dieu m’a confie la mission de guider la Cote d’Ivoire sur le seuil de la modernite. De cela, je parle avec tous ceux que je recois a ma table, abbes, imams, pasteurs, athees. Ma foi n’exclut pas celle des autres. C’est une foi tranquille.
Quel est votre principal defaut ?
J’ai tendance a penser que l’habit fait le moine. J’accorde trop facilement et trop rapidement ma confiance.
On vous dit pourtant habile, ruse, « le boulanger », disait Guei…
Si des hommes politiques pensent que je les roule, c’est que je suis plus intelligent qu’eux. Je prends donc cela comme un compliment.
Et votre principale qualite ?
Meme reponse que mon principal defaut, plus la tenacite.
Le dernier livre que vous ayez lu ?
Edouard Balladur, Le pouvoir ne se partage pas. Ca vous fait sourire ?
Pour les Ivoiriens, l’autre grande affaire de l’annee 2010 avec la presidentielle ce sera la participation des Elephants a la Coupe du monde de football. Un pronostic ?
Je souhaite qu’ils arrivent en demi-finale.
Que diriez-vous a un electeur hesitant pour le convaincre de voter pour vous ?
C’est moi, Gbagbo Laurent, qui detient les cles de votre avenir.
1. Il s’agit de la reintegration de quelques cinq cents soldats, gendarmes et policiers des forces regulieres passes a la rebellion en 2002. Une commission tripartite a ete mise en place pour regler ce probleme [NDLR].
2. Ancien Monsieur Afrique du PS, actuel conseiller du president de la Fondation Jean-Jaures et fondateur de GLC Conseil, Guy Labertit est l’auteur d’Adieu, Abidjan-sur-Seine (editions Autres Temps).
3. Cet entretien a ete realise avant la publication du rapport de l’ONU sur les evenements du 28 septembre.
Propos recueillis a Yamoussoukro par Francois Soudan

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Laurent Gbagbo : l’interview vA©ritA©

Devant le Palais des hA´tes, A Yamoussoukro, le 12 dA©cembre© Vincent Fournier pour Jeune Afrique
A quelques semaines – ou a quelques mois – d’une election presidentielle dont la date precise n’est pas encore fixee, le chef de l’Etat ivoirien a decide d’entrer en campagne un peu comme on entre en guerre. C’est ce qui ressort de ce long entretien, au cours duquel cet homme tenace et pugnace ne menage ni ses explications ni ses adversaires. Rencontre avec un president-militant.
En raccompagnant ses hotes, cette nuit-la, vers 2 heures du matin, le long des interminables couloirs marbres de sa residence de Cocody, Laurent Gbagbo s’arrete brusquement devant une double porte en acajou obstinement fermee. L’air grave : « Voici la chambre ou dormait Houphouet. » On peut visiter ? « Non, je n’y suis jamais entre depuis neuf ans que je vis ici. Simone, ma femme, qui n’a peur de rien, pourrait vous la decrire. Mon fils Michel aussi. Moi, je ne suis pas encore pret. » Tout Gbagbo est la : la tete dans les etoiles et les deux pieds dans la glaise, chretien du genre charismatique et enfant de la brousse, ou la nuit est peuplee de bons genies et de mauvais mysteres. Dans l’histoire cinquantenaire de la Cote d’Ivoire, pense-t-il tres fort sans le dire vraiment, il y a eu Felix Houphouet-Boigny et il y a lui. La premiere independance, en 1960, et la seconde, nee dans la douleur, un jour d’octobre 2000, avec son arrivee au pouvoir. Tout le reste n’est que parenthese…
Alors, evidemment, ce fauteuil presidentiel si longtemps attendu et si cherement conserve, Laurent Gbagbo, 64 ans, natif de Mama, au cœur de la boucle du cacao, n’entend pas le rendre. Parce que, repete-t-il, la guerre a gache son mandat et qu’il a une revanche a prendre sur ceux qui l’ont empeche de travailler. Mais aussi parce que ce pouvoir, il a appris a l’aimer. Il faut le voir jouant les guides attentifs devant les tapisseries anciennes et les tableaux de maitres du Palais des hotes de Yamoussoukro ; il faut le suivre au volant de son 4×4, sur les chantiers pharaoniques de la nouvelle capitale, les yeux ecarquilles, s’extasiant devant les blocs de beton – « Je ne savais pas que ca pouvait etre une matiere aussi noble ! » –, pour comprendre ce qui le fait courir. Cet historien de formation est habite par une mission, presque une obsession : laisser sa trace de batisseur, poser son empreinte indelebile afin d’etre digne de ce « Vieux » pour lequel il eprouva un etrange sentiment de fascination et de repulsion – et dont il cotoie, aujourd’hui encore, de Cocody a Yamoussoukro, le fantome.
Copyright Vincent Fournier
Chaleureux, a la fois serein quant a l’echeance presidentielle a venir et extremement attentif aux reactions de son hote du moment, Laurent Gbagbo se reprend vite : « Oui, je sais, tous ces avantages, il ne faut pas s’y attacher, j’y veille. » Apres le diner, frugal et sans alcool en ce qui le concerne, Simone Gbagbo apparait, hieratique dans son boubou d’amazone, tres « femme noire » au teint d’ebene versifiee par Senghor. Son arrivee sonne comme un rappel a l’ordre : le combat electoral n’attend pas. Le professeur qui, a table, nous contait par le menu une page tragicomique de l’histoire de la Cote d’Ivoire – celle de la « Republique d’Eburnie » du fantasque Nragbe Kragbe, qui souleva le pays bete en 1970 avant d’etre abattu avec ses fideles – se mue alors en militant. Sur le qui-vive, pret a degainer, plus « Seplou » que jamais. Seplou ? Le nom d’un oiseau guetteur, charge de prevenir ses freres de l’imminence du danger, et le surnom de village de Laurent Gbagbo, chez qui, tout, toujours, ramene a la terre des ancetres.
Cet entretien a ete recueilli le 12 decembre dans le salon marocain du Palais des hotes, a Yamoussoukro.
Jeune Afrique : Il y a tout juste dix ans, le 24 decembre 1999, le general Guei s’emparait du pouvoir a Abidjan. La decennie qui s’est ecoulee depuis ressemble fort a une decennie perdue pour la Cote ­d’Ivoire. Est-ce aussi votre sentiment ?
Laurent Gbagbo : Non, pas vraiment. Rien n’est jamais perdu dans l’histoire de l’humanite. Cette decennie a permis a toutes les contradictions latentes, etouffees, enfouies pendant quarante ans, de surgir, de s’exprimer et, pour certaines d’entre elles, de trouver une solution. Elle a permis qu’eclate au grand jour la guerre entre les heritiers d’Houphouet, qui, trop occupes a se battre entre eux, ne se sont pas apercus qu’ils creaient les conditions pour qu’un fils du peuple – moi-meme – accede au pouvoir. En realite, cette decennie marque un tournant : l’ordre ancien qui prevalait en Cote d’Ivoire depuis la fin des annees 1950 s’efface et un nouvel ordre s’installe peu a peu.
Mais, plus que le passe, ce sont les dix annees a venir qui seront essentielles pour ce pays. Sauf a imaginer que les heritiers, qui se sont allies pour recuperer ce qu’ils estiment a tort etre leur du, parviennent a leurs fins. Mais les Ivoiriens ne les laisseront pas faire.
L’election presidentielle vient d’etre reportee pour la sixieme fois en quatre ans, avec une nouvelle echeance prevue pour mars 2010. On a envie d’y croire et, en meme temps, on ne se fait guere d’illusions. Vous comprenez, je suppose…
Ne faites surtout pas abstraction du contexte ivoirien. Notre pays a connu une guerre civile, avec son lot de deplacements de populations, de registres d’etat civil detruits et de pagaille administrative. Ceux qui sont charges de l’organisation du scrutin ne s’attendaient sans doute pas a une tache d’une telle ampleur. D’ou les reports de date. Mais l’essentiel est derriere nous : il ne reste plus qu’a corriger les listes electorales et a resoudre quelques details d’ordre militaire (1).
Copyright Vincent Fournier pour Jeune Afrique
Vous etes au pouvoir depuis neuf ans, ce qui n’est pas rien. La Cote d’Ivoire a-t-elle encore besoin de Laurent Gbagbo ?
Je suis candidat pour trois raisons. La premiere est d’ordre general : sauf empechement constitutionnel ou cas particulier comme celui de Nelson Mandela, un president en exercice se represente toujours. Ne serait-ce que pour savoir comment les electeurs jugent le travail qu’il a accompli. Deuxieme raison : je n’ai vraiment pu gouverner, avec la marge de manœuvre necessaire, que pendant a peine vingt mois. La tentative de coup d’Etat de septembre 2002 a debouche sur la guerre civile, les negociations a repetition, puis sur un gouvernement heteroclite fait de bric et de broc et dont le programme ne m’appartenait plus. Troisieme raison enfin : le combat electoral qui s’annonce oppose, je vous l’ai dit, les tenants assumes de l’ordre ancien a l’incarnation du nouvel ordre que je suis. Si, comme je le pense, les Ivoiriens souhaitent entrer dans une ere nouvelle alors, oui, ils ont besoin de Gbagbo.
Votre mandat presidentiel, si vous etes reelu, sera de cinq ans non renouvelable. Cela vous suffira-t-il ?
C’est ce que stipule la Constitution.
La modifierez-vous ?
Oui, je l’ai dit et je le repete : il faudra revoir cette Constitution, qui comporte trop de dispositions problematiques comme l’article 35. Je compte aussi creer un Senat.
Toucherez-vous au nombre et a la duree des mandats presidentiels ?
Je n’ai jamais considere ce point comme important.
En 1987 pourtant, vous aviez dit a propos d’Houphouet : « Deux mandats, ca suffit. »
Exact, et j’ai ete le premier en Afrique francophone a dire cela. Mais aujourd’hui, je vous le repete, ce n’est pas ma preoccupation premiere.
Pourquoi y a-t-il cette impression tenace au sein de la communaute internationale selon laquelle l’obstacle principal a la tenue de l’election, c’est vous ?
Je ne suis pas elu par, ou pour, la communaute internationale. Seul m’importe le jugement des Ivoiriens. Pour le reste, comment peut-on imaginer que le pur produit des elections que je suis puisse ne pas vouloir aller a cette election ? De tous les candidats, je suis le seul dont toute la carriere politique est exclusivement fondee sur les urnes. Je n’ai jamais ete nomme nulle part : meme ma chaire de directeur de l’Institut d’histoire de l’universite d’Abid­jan a ete le fruit d’un scrutin. La premiere fois que j’ai participe a un Conseil des ministres, c’etait pour le presider ! Je suis un enfant des combats democratiques. Ce sont les electeurs qui m’ont fait, et il en sera toujours ainsi.
Un recent rapport de l’ONU jette un voile plutot sombre sur les conditions securitaires de la future presidentielle, notamment dans le Nord, ou les commandants de zone issus de l’ex-rebellion font la loi…
La veritable reunification de la Cote d’Ivoire ne se fera qu’apres l’election, avec un president investi d’une nouvelle legitimite. C’est pourquoi il faut vite aller aux urnes. Je ne suis pas inquiet quant a la securite du scrutin. Le centre de commandement integre deploiera ses hommes sur le terrain quelques semaines avant le jour J. Le faire avant serait a la fois premature et onereux.
Et les « com’zone », comment les reclasserez-vous ?
Ce sont des Ivoiriens. On trouvera bien quelque chose a leur faire faire…
Ce meme rapport de l’ONU parle d’achats d’armes dans le Nord, mais aussi chez vous, dans le Sud. Confirmez-vous ?
Je n’ai pas constate de nouvel afflux d’armes dans le Sud. Je sais que nous sommes sous embargo et cela ­m’agace. Les forces de l’ordre manquent de grenades lacrymogenes et de pistolets automatiques pour leurs missions de service public. Des que l’on pose ce probleme, on crie au rearmement. Ce n’est pas normal.
Etes-vous entre en campagne electorale ?
Bien sur. Depuis le jour ou j’ai depose ma candidature.
On ne le dirait pas. Ou sont les meetings, les discours, les tournees ?
Chaque chose en son temps. Je suis candidat a cent pour cent tout en restant chef de l’Etat a cent pour cent. J’ai en tete mon plan de campagne, mon slogan et la date precise a laquelle j’irai sur le terrain appuyer ceux qui, deja, labourent pour mon compte. Vous verrez bien.
Que comptez-vous dire aux Ivoiriens ?
Que l’on m’a empeche de gouverner et que chaque electeur serait bien inspire, avant de voter, de rechercher a qui, si je puis dire, a profite le crime. Je vais leur proposer quelques pistes de recherche interessantes : qui avait interet a ce que j’echoue ? Pourquoi ? Je ne serai ni agressif, ni injurieux. Simplement pedagogue.
« Le combat est engage avec ceux qui n’aiment pas la Cote d’Ivoire », avez-vous declare le jour de votre depot de candidature. Dans le registre de l’apaisement, on a fait mieux.
Ce n’est pas parce qu’une phrase n’est pas sympathique qu’elle est injuste. Les tenants de l’ordre ancien ont porte la guerre au cœur de la nation. Ils ont pris cette lourde responsabilite parce qu’ils avaient, de par leur faute, abandonne le pouvoir. Ce n’est pas moi qui ai fait le coup d’Etat du general Guei. Ce n’est pas moi qui ai organise l’election d’octobre 2000. Cette election-la, a bien y regarder, je ne l’ai pas gagnee. Ce sont eux qui l’ont perdue. Mais c’est bien moi qui remporterai celle de 2010.
Vous etiez present debut octobre a l’inhumation officielle de votre predecesseur, Robert Guei, dans son village de Kabakouma. Geste pre­electoral ?
Tout peut etre interprete a l’aune de l’election, souvent a tort. En l’occurrence, meme si Guei n’avait pas ete president, j’aurais ete present a son enterrement. J’ai connu le general en 1971, lorsqu’il etait capitaine et que j’etais eleve sous-officier a l’Ecole des forces armees. Et sa defunte epouse etait une condisciple de ma sœur au lycee de Bouake.
Connaitra-t-on un jour la verite sur son assassinat ?
Je suis sur que l’on connaitra un jour la verite sur tout ce qui s’est passe au cours de la nuit terrible du 19 septembre 2002, durant laquelle Robert Guei, Emile Boga Doudou et beaucoup d’autres ont ete assassines.
Le 19 septembre, mais aussi le charnier de Yopougon, le bombardement de Bouake, la disparition de Guy-Andre Kieffer : cela fait beaucoup d’affaires non elucidees. Ne pensez-vous pas que les Ivoiriens ont besoin de solder les comptes de cette decennie de violence ?
Il y a affaire et affaire. L’affaire Kieffer par exemple emeut beaucoup plus les Francais que les Ivoiriens, et je ne pense pas que l’on eprouvera un jour l’imperieux besoin de creer une commission d’enquete sur ce cas precis, aussi regrettable qu’il soit. L’affaire du bombardement de Bouake ? Que l’on m’explique pourquoi le general Poncet, commandant a l’epoque de la force Licorne, a obstinement refuse au procureur ivoirien aupres des armees l’acces au site ou sont morts les soldats francais. Que l’on m’explique aussi pourquoi, le jour meme des faits, alors qu’ils avaient mis la main sur les contractuels bielorusses meles au bombardement, les Francais les ont laisses filer en douce vers le Togo sans les avoir interroges. Pas une ligne de proces-verbal, il faut le faire ! L’affaire du charnier de Yopougon maintenant : c’est une grande escroquerie, un Timisoara ivoirien. Cinquante-huit cadavres sont decouverts au matin du 26 octobre 2000, entasses en lisiere de foret. Quelqu’un crie : « Ce sont des musulmans ! » Qu’est-ce qui distingue ici un corps de musulman d’un corps de non-musulman ? Mystere. L’ONU enquete et decouvre que certains sont morts par noyade, alors qu’il n’y a pas le moindre ruisselet dans les environs. Mon hypothese est simple. Les corps ont ete ramasses parmi les quelque trois cents morts des 24 et 25 octobre et regroupes sur place pour les besoins de la cause. Depuis, cette histoire a fait pschitt, comme dirait Chirac. Vous remarquerez que plus personne ne parle du charnier de Yopougon, meme pendant la campagne. Reste que des affaires, comme vous dites, il y en a eu bien d’autres et qu’il faudra bien que l’on sache. Pas pour juger et punir – l’amnistie est passee par la –, mais parce que tout homme a besoin de connaitre la verite pour avancer. Je songe donc a une commission de juristes et de magistrats qui aideront les Ivoiriens a voir clair dans ce passe qui ne passe pas.
L’affaire Kieffer ne vous emeut guere, dites-vous. Mais elle se politise. Les juges Ramael et Blot viennent de formuler une demande d’entraide aupres de la Cour penale internationale visant deux de vos proches : Bertin Kadet et votre epouse, ­Simone Gbagbo. Votre reaction ?
C’est une manipulation. Pourquoi s’acharne-t-on a demontrer que la disparition d’un citoyen lambda, fut-il francais, est reliee a la presidence de la Republique ? Pourquoi l’aurait-on emmene ici, torture ici, tue ici ? Quel immense danger representait donc cet homme ? La encore, comme pour Bouake, j’aimerais qu’on m’explique. Je connaissais a peine Kieffer, mais j’ai eu a rencontrer certains de ses amis : franchement, ce n’est pas mon monde et ce n’est pas le genre de gars en qui j’aurais confiance, mais passons. Encore une fois, je regrette que ce monsieur ait disparu, je le regrette pour sa famille. Tout a ete fait pour le retrouver. Les disparitions, helas, cela existe, et la Cote d’Ivoire n’en a pas l’apanage. Lorsque j’etais etudiant a Lyon en 1967, j’ai connu un Ivoirien qui a disparu et que nul n’a jamais revu. Personne n’a accuse le general de Gaulle.
Cela ne vous empeche donc pas de dormir…
Non. Je dors du sommeil du juste.
Une campagne electorale, cela fatigue. Alassane Ouattara et Henri Konan Bedie ont eu leur coup de pompe cette annee. Comment vous portez-vous ?
Dieu merci, je suis encore en forme. Peut-etre parce que je suis le moins age des trois. J’ai 64 ans, Alassane en a 67 et Bedie dix de plus que moi.
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Le plus age justement, Henri Konan Bedie, est aussi le plus virulent a votre egard. A ses yeux, vous etes tout simplement illegitime depuis quatre ans. Pourquoi cette pugnacite ?
Posez-lui donc la question. Pour le quart de cela, moi, j’ai connu la prison. Mais comme ils savent que je ne les arreterai pas, car telle n’est pas ma nature, ils en profitent.
L’un des lieutenants de Bedie a meme qualifie votre regime de « satanique ».
Que Dieu l’entende ! Et lui pardonne.
Pourquoi les relations entre Bedie et vous ont-elles ainsi derape ? Tout avait pourtant bien commence, au moins jusqu’en 2003…
Encore une fois, interrogez-le. Ce n’est pas moi qui ai change. C’est lui. Au debut, nous echangions volontiers. Je l’appelais au telephone, il m’appelait. Et puis, a un moment donne, je me suis rendu compte que son attitude avait change… peut-etre est-ce a mettre sur le compte d’une campagne electorale mal maitrisee. Ces deux messieurs dont vous parlez n’ont pas l’habitude de ce genre d’exercice. C’est pour eux une premiere. Ils doivent penser que pour etre credible il leur faut avoir la rage, attaquer, se montrer agressif. C’est bien dommage.
Si l’on en croit certains sondages que vous avez commandes, le second tour devrait vous opposer a Henri Konan Bedie. La cle serait donc, dans cette hypothese, le report des voix de l’electorat d’Alassane Ouattara. Pourquoi ne cherchez-vous pas a le seduire ?
Je cherche a seduire tous les Ivoiriens en leur tenant le langage de la verite. Ces deux candidats ont fait leur temps. Si nous voulons une Cote d’Ivoire debarrassee de la violence politique, des miasmes de la guerre civile et du divisionnisme ethnique, c’est pour moi qu’il faut voter.
Lorsque M. Ouattara dit, a l’occasion de la validation de sa propre candidature, que « c’est la reparation d’une injustice », etes-vous d’accord avec lui ?
Vous me permettrez de ne pas commenter cela.
Avez-vous pense a un moment qu’Alassane Ouattara n’etait pas ivoirien ?
Non, vraiment, je ne souhaite pas commenter ce genre de chose.
Pourtant, lui et vous avez ete allies au sein du Front republicain. Que s’est-il passe ?
Lorsque Djeni Kobina, qui etait mon ami, avec qui j’ai frequente l’Ecole des forces armees, avec qui j’ai partage deux annees de prison, a fonde le RDR [Rassemblement des republicains, NDLR], en 1994, nous avons conclu une alliance politique. Nous nous connaissions bien, nous nous respections et nous avons fait le maximum pour que le president Bedie accepte les regles d’une election transparente. Mais Bedie a refuse. Djeni et moi avons donc prone le boycott actif du scrutin presidentiel de 1995. Djeni est mort en 1998, et avec lui a disparu la confiance qui nous unissait. Ce fut un tournant. Son successeur n’a pas su ou pas voulu gerer le Front republicain de la meme maniere.
Maintenant, c’est un peu tous contre Gbagbo ?
Si on veut. Et je dois vous avouer que j’aime ca. C’est plutot excitant.
Vraiment ?
Oui. La politique, c’est aussi l’action, le mouvement, la bataille. Ma campagne sera correcte, certes, mais je n’irai pas a l’election comme un mouton a l’abattoir. Mes adversaires ont un passif et un exercice du pouvoir que je compte bien mettre en lumiere.
Quel jugement portez-vous sur le travail de la Commission electorale independante [CEI] et sur son chef, Robert Beugre Mambe ?
Je crois qu’il est trop tard pour emettre un jugement sur la CEI. L’important maintenant est de l’aider a aller jusqu’au bout. En realite, le probleme de la CEI, c’est qu’on lui a confie des responsabilites qui au depart ne ­devaient pas etre les siennes : l’etat civil par exemple, l’identification. Ce n’etait pas son travail.
Copyright Camille Millerand
Votre lieutenant Charles Ble Goude est clair a ce sujet. « La CEI, dit-il, est dominee par l’opposition. » Elle n’est donc pas impartiale. C’est aussi votre avis ?
Il n’a fait qu’enoncer une evidence. Mes partisans ne representent que le tiers des membres de la CEI. Mais ce n’est pas la CEI qui vote.
Difficile pour vous, de toute maniere, d’aller plus loin, la derniere resolution de l’ONU assimilant toute critique de la Commission a une atteinte au processus de paix…
J’en ai tellement vu, des resolutions de l’ONU, que la n’est pas mon probleme. Je vous le redis : il faut aider la CEI. Nous sommes presque arrives sur l’autre berge, et cela ne sert plus a grand-chose de detailler les incidents de la traversee. Je ne regarde pas dans le retroviseur, je vais de l’avant.
Autre point sensible de la campagne : l’acces aux medias d’Etat. Reporters sans frontieres et plusieurs ONG ivoiriennes estiment que les temps d’antenne accordes par la Radio Television ivoirienne sont largement a votre avantage. Exact ?
Henri Konan Bedie a cru bon de soulever cette question lors de la derniere reunion du Cadre permanent de concertation, a Ouagadougou, le 3 decembre. Je l’ai regarde, je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer. Et j’ai prefere me taire. Je me souviens d’avoir ete tabasse, sous son regne, devant les cameras de la RTI. A l’epoque, les temps d’antenne pour l’opposition, c’etait cela : des images de manifestations reprimees afin d’edifier les populations. Alors, quand je vois ce monsieur evoquer ce probleme, je me dis qu’il est decidement bien mal place.
Ce qui n’ote rien a la validite de cette critique.
Ecoutez. Cette question n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est que, nous, nous ne tabassons pas ceux qui la posent. Il y a un progres, non ? (rires) Vous savez, nous autres Africains, nous ne reagissons pas comme les Europeens. Quand un Bedie dit ce genre de chose, je me contente de l’observer en silence. Sinon, je risquerais d’etre violent.
La presse ivoirienne pose probleme. C’est une presse d’opinion beaucoup plus que d’information, et la qualite comme le sens de la mesure ne sont manifestement pas son fort. Qu’en pensez-vous ?
Soyons clairs : je prefere une presse mediocre de son propre fait plutot qu’une presse mediocre du fait de la censure. J’ai moi-meme fait voter une loi pour qu’aucun journaliste n’aille en prison a cause de ses idees, ce qui est, je crois, unique en Afrique francophone. Certes, j’en attendais un surcroit de responsabilite de la part des interesses et j’ai de ce cote ete plutot decu. Mais, au moins, ce n’est pas de mon fait.
L’election presidentielle ivoirienne sera la plus chere au monde : 70 dollars par electeur…
C’est exact et ce n’est pas une bonne chose : une election trop chere, parce que trop lente a venir. Lorsque nous avons signe les accords de Ouagadougou en mars 2007, deux possibilites s’offraient a nous. La premiere, celle que je preconisais, consistait a confier l’organisation du scrutin a l’administration ivoirienne, qui a l’habitude de ce genre d’exercice, en lui laissant le soin d’actualiser les listes electorales de 2000. Je n’ai pas ete suivi. La seconde passait par la CEI. Le resultat est la : trop lent, trop cher.
Les quatre sondages que vous avez commandes a TNS Sofres vous donnent tous vainqueur au second tour. Vous y croyez vraiment ?
Un sondage n’est qu’indicatif. Mais il vaut mieux etre en tete qu’en queue. J’ai rarement vu les sondages se tromper jusqu’au bout sur l’identite du futur gagnant.
De trop bons sondages peuvent avoir un effet anesthesiant…
Ou mobilisateur, ce qui est mon cas.
Vos concurrents denoncent des « manœuvres d’intoxication » et affirment qu’ils disposent d’indications contraires aux votres…
Ah bon ? Mais s’ils ont des sondages, qu’ils les sortent, je serais curieux de les voir. Ou qu’ils en commandent : ce ne sont pas les instituts credibles qui manquent. Je me souviens d’ailleurs que Bedie avait fait appel au meme TNS Sofres en 1999. Ils n’y croient pas ? Libre a eux. Je constate simplement que ces resultats en ma faveur semblent les rendre quelque peu nerveux.
Le grand Abidjan represente un tiers de l’electorat, et si l’on en croit vos sondages, vous y feriez 50 % des voix. Or, lors des municipales de 2001, le PDCI [Parti democratique de Cote d’Ivoire] et le RDR ont fait jeu egal avec votre parti. A quoi attribuez-vous cette percee virtuelle ?
A la guerre. Ne mesestimez jamais ce facteur : ils nous ont fait la guerre, et le peuple en a trop souffert. Les electeurs peuvent toujours me critiquer et se plaindre, souvent a juste titre, des tracas de leur vie quotidienne. Mais lorsqu’il s’agit de choisir entre moi et mes deux principaux concurrents, ils n’hesitent pas.
Bedie et Ouattara, fauteurs de guerre ?
Oui, Bedie s’est allie a celui qui est soupconne d’avoir voulu cette guerre. Vous savez quel est le plus beau cadeau que Bedie m’ait fait ? C’est de s’etre allie avec Ouattara. Il s’est tire une balle dans le pied !
Pourtant, Ouattara plus Bedie egale defaite de Gbagbo, au moins sur le papier.
Sur le papier, sans doute. Dans la realite, c’est autre chose : je doute fort que le report des voix de l’un sur l’autre au second tour se fasse ne serait-ce qu’a peu pres correctement. Les sondages sont clairs a ce sujet. Le Rassemblement des houphouetistes n’est qu’une alliance d’etats-majors mines par leurs arriere-pensees contradictoires. Souvenez-vous du referendum sur le traite constitutionnel europeen en France en 2005. Tous les grands partis avaient appele a voter oui. Le peuple a repondu non.
Il n’y a pas que des enseignements positifs pour vous dans vos sondages. Ainsi, le PDCI a une meilleure image que le FPI [Front populaire ivoirien, le parti presidentiel]…
C’etait l’inverse il y a dix ans, lorsque Bedie etait encore au pouvoir. Cela ne m’etonne donc pas. J’ai dit aux dirigeants de mon parti d’en tenir compte et d’agir en consequence pour redresser leur image.
Pres de 70 % des Ivoiriens de confession musulmane voteraient contre vous a la presidentielle…
C’est a moi de les convaincre que leur interet est au contraire de voter pour moi. Ce sera l’un des themes de ma campagne.
Et c’est dans ce but, j’imagine, que vous avez choisi un directeur de campagne musulman, originaire d’une region qui vous echappe, les Savanes.
Issa Malick Coulibaly est une personnalite consensuelle, cinq fois hadj, respectee tant chez les Senoufos, sa communaute d’origine, qu’a Abidjan. C’est un medecin de renom. Avoir un tel homme parmi ses compagnons est une benediction.
Copyright Vincent Fournier
Un vrai profil de futur Premier ministre en somme. Le successeur de Guillaume Soro…
N’anticipons pas. Il faut d’abord gagner.
Seriez-vous tente, si vous etes reelu, par un gouvernement d’ouverture ?
A priori non. Sur ce plan, j’ai deja donne. Et je n’ai pas ete paye de retour.
Le vote intercommunautaire progresse-t-il en Cote d’Ivoire ?
Oui, et ce phenomene joue incontestablement en ma faveur. La Cote d’Ivoire est sans doute le pays d’Afrique francophone ou l’on enregistre les plus gros progres sur cette voie. Je pense que, dans vingt ans, on n’entendra plus parler de vote ethnique dans ce pays. Moi, moins on parle d’ethnies, mieux ca me va.
Pourtant, vous etes plutot fier d’etre bete, cela se sent. Vous avez meme ecrit un livre sur votre commu­naute…
Je lui ai consacre une monographie, effectivement, a l’epoque ou je dirigeais l’Institut d’histoire. Un bouquin de methodologie destine avant tout aux chercheurs : comment et avec quelles sources reconstituer le cheminement de ce peuple.
Lequel serait, selon vous, le premier a avoir peuple la Cote d’Ivoire…
Je n’ai jamais ecrit cela et je ne le pense pas. C’est un mauvais proces que certains pseudo-ivoirologues francais m’ont intente, pour des raisons politiques. C’est de la pure invention. Ce n’est pas serieux.
Votre relation avec la France et les Francais est ambigue. Il y a d’un cote le Gbagbo resigne, qui semble avoir renonce a se faire comprendre et qui se dit : « Apres tout, je ne suis ni sous-prefet ni tirailleur ; peu m’importe ce que l’on pense de moi a Paris, c’est ici que ca se joue. » Et puis il y a un autre Gbagbo qui, inlassablement, explique aux Francais : « Je ne suis pas celui que vous croyez ; mon pere s’est battu pour vous pendant la Seconde Guerre mondiale, comment pourrais-je vous detester ? » Qui est le vrai Gbagbo ?
Les deux. Je le dis une fois pour toutes : je ne suis pas francophobe. Mais une fois que j’ai dit cela, libre a chacun de me croire ou de ne pas me croire : je n’irai pas courir les plateaux de television pour clamer mon amour pour la France et tant pis pour le dernier carre des nostalgiques de la Francafrique. De 1944 a 1951, Houphouet etait considere comme un ennemi de la France, un communiste, un bouffeur de Blancs. Il est mort en icone de l’amitie franco-africaine. Alors, comme disait Mitterrand : « Laissons le temps au temps. »
Cela dit, les choses vont mieux depuis l’arrivee au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Qui a change, vous ou les Francais ?
Moi, je suis Gbagbo Laurent, militant de toujours pour la vraie independance de la Cote d’Ivoire. On me prend tel que je suis. Mon pays et mon continent sont faibles, la cooperation est donc la bienvenue, a condition qu’elle ait pour cadre le respect mutuel. J’observe qu’a Paris le temps du mepris a notre egard parait etre revolu. Je m’en felicite.
Eric Feferberg/AFP photo
La France a-t-elle un candidat pour la presidentielle ivoirienne ?
C’est possible. Je ne trouve pas inconcevable ou scandaleux que la France puisse avoir une preference pour tel ou tel. C’est de la realpolitik. Mais ce ne sont pas les Francais qui votent, ce sont les Ivoiriens.
Vos deux principaux adversaires ont chacun leur reseau parisien. Alassane Ouattara entretient meme avec Nicolas Sarkozy une relation d’amitie ancienne. Cela vous gene ?
Compter sur l’exterieur pour arriver a leurs fins, c’est un peu l’histoire de leur vie a ces deux-la. Moi, cela ne m’impressionne pas. Un chef d’Etat digne de ce nom n’a pas besoin de reseau ni de carnet d’adresses. Il a tous les carnets d’adresses a sa disposition. Si je souhaite telephoner au president de Mongolie, a Oulan-Bator, il me suffit de dire a ma secretaire de nous mettre en relation et de prevoir un traducteur.
Avec vos camarades du Parti socialiste francais, la dechirure a ete profonde. Est-elle irreversible ?
Le PS francais a failli a son devoir et a ses engagements. Je n’attendais pas de lui qu’il sauve la Cote d’Ivoire, mais a tout le moins une recherche de la verite et une analyse objective. Cela n’a pas ete le cas, tant pis pour lui. Il ne connait plus rien a ce pays, ni aux evolutions de tout un continent. Je me rejouis pourtant de voir que certaines personnalites socialistes francaises ont la lucidite de venir ici pour comprendre ce qui s’est passe. J’ai recu a Abidjan Jack Lang, Jean-Marie Le Guen, Dominique Strauss-Kahn. Je conserve mon amitie pour Michel Rocard, Henri Emmanuelli et, bien evidemment, pour Guy Labertit (2). Je regrette que les autres ­demeurent enfermes dans leur autisme.
Votre relation personnelle avec Nicolas Sarkozy : crispee ? amicale ? fluide ?
Normale. Je n’ai aucun probleme avec lui. La reciproque est-elle vraie ? Je le crois. Je sais qu’il souhaite faire partir au plus vite ses soldats de Cote d’Ivoire afin de pouvoir les affecter a d’autres theatres d’operations comme l’Afghanistan. Je le comprends, meme si pour autant nous n’allons pas bacler le processus. Dans le fond, je suis un homme tranquille, sans histoires, ami avec tout le monde. A condition bien sur qu’on ne vienne pas me chercher.
Entre Sarkozy et vous, c’est le tutoiement qui est de rigueur ou le vouvoiement ?
Lui et moi sommes des gens eduques. Donc, nous nous vouvoyons.
Jacques Chirac, lui, vous tutoyait – et reciproquement.
C’etait un tutoiement de facade, dont il avait pris l’initiative. Comme il est mon aine, j’ai suivi. Mais c’etait, disons…
Hypocrite ?
Un peu, oui.
La base militaire francaise de Port-Bouet est desormais fermee. Ce n’est pas vous qui allez la regretter…
C’est une bonne chose. Et ce n’est pas un hasard si cet evenement a eu lieu sous ma presidence. Je pense sincerement que l’histoire de la Cote d’Ivoire m’a en quelque sorte produit pour ouvrir un nouveau chapitre et guider mon pays vers une nouvelle ere.
La situation en Guinee, votre voisine, vous inquiete-t-elle ?
Nous avons six cents kilometres de frontiere commune, je serai donc prudent. Le defunt president Conte nous a toujours soutenus pendant la crise. Il a ete pratiquement le seul dans la region a ne pas avoir accueilli sur son sol des rebelles ivoiriens armes. C’est dire si je suis navre de voir ce pays frere sombrer dans la tourmente. En toute hypothese, le facilitateur Blaise Compare sait qu’il peut compter sur mon aide.
On ne vous a pas entendu a propos du massacre du 28 septembre, a Conakry. Vous n’avez rien a dire ?
Il faut d’abord une enquete, une vraie enquete a la fois nationale et impartiale. Vous savez, on a dit et ecrit tant de choses fausses sur moi que j’hesite beaucoup avant de condamner les autres. Je pense comme vous que les Guineens doivent aller a l’election et que la place des militaires est dans leurs casernes. Je ne passe pas l’eponge sur le 28 septembre, mais je sais aussi, pour l’avoir vecu, que la manipulation existe. Je suis donc devenu tres mefiant. Ne vous etonnez pas si les Africains ne croient plus en ce que l’Occident raconte sur eux. Ne vous etonnez pas si Robert Mugabe est aussi populaire en Afrique australe. On leur en a tant fait voir aux Africains, on leur a assene tant de mauvaises lecons qu’ils adorent aimer ce que les Blancs detestent (3).
Votre reaction est celle d’un homme de pouvoir. Vous etes devenu membre du syndicat des chefs d’Etat.
Peut-etre, mais ce que je sais, moi, c’est que je n’ai jamais ete chercher une ONG etrangere pour epingler Houphouet ou Bedie. Meme lorsque j’etais en prison, j’ai toujours refuse les commissions d’enquete internationales. Tant que nous ne serons pas capables d’enqueter nous-memes sur nos propres turpitudes et de les sanctionner, nous ne serons pas independants.
Entre vous et le president Compaore, quelle histoire ! S’il fallait en faire un film, on hesiterait pour le titre : entre « Les Meilleurs Ennemis » et « Je t’aime, moi non plus »…
Oui, quelle histoire ! C’est simple pourtant : nous etions amis, nous nous sommes brouilles et on s’est retrouves. Une affaire de menage en somme.
Quand un couple se reforme apres une rupture, ca n’a plus le meme gout.
Sans doute. Celui qui a ete trompe se montre plus regardant.
Vous avez d’excellentes relations avec l’Etat d’Israel…
C’est une tradition ivoirienne, depuis l’epoque d’Houphouet. Mais je suis, c’est vrai, le premier chef d’Etat ivoirien a assumer des rapports aussi etroits dans tous les domaines avec Israel.
Relations economiques, securitaires et aussi spirituelles.
Je suis un chretien pratiquant et, en tant que tel, je sais que la Torah est a l’origine de la Bible. Mais je suis aussi celui qui a fait adherer la Cote d’Ivoire a la Banque islamique de developpement [BID] : ce sont des entreprises tunisiennes qui, sur financement de la BID, achevent en ce moment la construction de l’autoroute Abidjan-Yamoussoukro. Je ne suis donc pas sectaire.
Le sort du peuple palestinien vous interpelle-t-il ?
Il ne me laisse pas indifferent.
Mais encore ?
Je n’ai rien d’autre a dire, aujourd’hui, sur ce sujet.
Vous avez egalement de bons rapports avec l’Iran. Pensez-vous que ce pays a le droit au nucleaire militaire ?
J’ignore si l’Iran veut la bombe et s’il ne l’a pas deja acquise. Mais ma pensee est claire : si l’Inde, le Pakistan et Israel ont cette arme, je ne vois pas ce qui devrait empecher l’Iran de la posseder. Sa civilisation n’est pas moins ancienne et moins sophistiquee que celle des autres et ses dirigeants ne sont pas moins responsables.
Barack Obama represente-t-il un espoir pour l’Afrique ?
J’ai salue son election d’abord parce qu’il est democrate, donc homme de gauche. Et ensuite parce qu’il est noir, ce qui est pour nous un motif de fierte. Mais je ne me fais aucune illusion : il sera toujours et avant tout un president americain.
Y a-t-il une personnalite politique en vie, sur cette planete, pour qui vous eprouvez une admiration particuliere ?
Non.
Pas meme Nelson Mandela ?
Ce serait une facilite politiquement correcte que de vous repondre : Mandela. Mais je suis un incurable historien, curieux de nature et je ne peux m’empecher de poser des questions. J’ai lu avec attention l’autobiographie de Mandela et je trouve qu’il n’est pas transparent sur la nature des discussions qu’il a eues avec Pieter Botha avant sa sortie de prison. Qu’a-t-il negocie au juste ? Quelles concessions a-t-il faites ? Quand j’entends dire : « Si l’humanite devait se choisir un pere, il s’appellerait Mandela », je ne marche pas. Nelson Mandela est un homme politique. Ce n’est pas un mythe.
Vous financez, notamment a Yamoussoukro, des grands travaux quasi pharaoniques. Est-ce vraiment prioritaire quand on sait que, selon la Banque mondiale, un Ivoirien sur deux vit dans la pauvrete ?
Decongestionner Abidjan, en faire sortir l’administration pour l’amener a Yamoussoukro afin qu’elle travaille dans un cadre serein, construire une nouvelle capitale dans l’ordre et non pas dans l’anarchie, tout cela, pour moi, ce sont des urgences. Et les Ivoiriens m’approuvent. Ils en sont fiers. J’ai le cœur tranquille.
Un nouveau palais, etait-ce bien necessaire ?
En quoi un palais presidentiel et un Parlement relevent-ils du prestige ? A partir du moment ou l’on a decide de faire de Yamoussoukro la capitale de la Cote d’Ivoire, il est normal de la doter de ces instruments de souverainete. Pour le reste, je n’ai pas ete chercher de l’argent a l’etranger pour realiser ces travaux. Personne n’a donc de lecon a me donner. Ce n’est pas pour moi que je batis, encore moins pour l’exterieur. C’est pour le peuple.
Copyright Vincent Fournier
Les campagnes electorales sont toujours de grands moments de distribution d’argent. Celle-ci ne deroge pas a la regle…
Des grands moments de depense, oui. J’ai fait campagne en 1990 avec 16 millions de F CFA en poche, ce qui etait sans doute la campagne la moins chere de l’histoire de ce pays. Cette fois, j’ai plus.
C’est le moins qu’on puisse dire : vous avez les moyens de l’Etat !
Nuance. J’ai les moyens tout court.
Ce n’est pas ce que disent vos deux principaux adversaires.
Eux, ils ont tellement amasse qu’il faudrait faire les comptes. Une chose est sure : ma fortune personnelle est infiniment inferieure a la leur. Moi, je n’ai ni biens ni comptes en banque a l’etranger. J’ai une maison au village, une autre a Abidjan. Je ne passe pas mes vacances sur la Cote d’Azur, mais en Afrique. Comme on dit, eux et moi, nous n’avons pas les memes valeurs.
Vous avez fait mettre en prison a la Maca une vingtaine de barons de la filiere cacao. Cela fait dix-huit mois qu’ils y croupissent. Ne serait-il pas temps de les juger ?
J’ai ecrit au procureur pour qu’une enquete soit ouverte sur les malversations dans la filiere cacao, mais ce n’est pas moi qui ai decide des poursuites.
S’il y a proces, il y aura forcement deballage, y compris sur les financements d’ordre politique. Cela vous inquiete ?
Pas du tout. Il faut qu’il y ait deballage, je ne crains rien. D’autant que je sais a peu pres ce qu’il y a dans le paquet.
Ce sera le proces de la corruption…
D’une certaine forme de corruption, l’africaine, une corruption sauvage d’affames. Celle des Europeens et des Asiatiques est d’une tout autre ampleur, mais elle est plus sophistiquee et s’exerce parfois au plus haut niveau. Vous ne pouvez pas imaginer les pressions que les corrupteurs du Nord exercent directement sur nous, les chefs d’Etat du Sud.
La Cote d’Ivoire celebrera en aout 2010 le 50e anniversaire de son independance. Sous votre presidence si vous etes reelu. Qu’avez-vous prevu ?
Ni defile militaire pompeux ni danses endiablees, mais un colloque. Un colloque auquel j’inviterai les representants de tous les pays africains qui ont acquis leur independance en 1960, afin que l’on reflechisse sur ce demi-siecle passe et sur les cinquante ans a venir.
Un debat sur l’identite nationale, du type de celui qui fait rage en France, vous parait-il necessaire en Cote d’Ivoire ?
Ce debat, qui n’est pas illegitime, a failli avoir lieu ici. Mais il a ete devoye pour de mauvaises raisons et a debouche sur le concept douteux d’ivoirite, invente par Henri Konan Bedie. Nous sommes en periode electorale : rouvrir cette boite de Pandore serait irresponsable de ma part.
En neuf annees d’exercice du pouvoir, que vous reprochez-vous ?
Une chose. D’avoir sous-estime la mechancete et la nocivite de mes adversaires. Les Ivoiriens m’ont confie leur pays. J’ai cru naivement que j’allais pouvoir gouverner en bon pere de famille. J’avais des projets plein la tete. Je me suis laisse surprendre par une agression armee. Pour cela, je demande pardon a mes concitoyens.
Et Dieu, dans tout ca ?
J’ai une foi qui me soutient, une Bible sur ma table de chevet. Je prie beaucoup. Quelque part, je sens que Dieu m’a confie la mission de guider la Cote d’Ivoire sur le seuil de la modernite. De cela, je parle avec tous ceux que je recois a ma table, abbes, imams, pasteurs, athees. Ma foi n’exclut pas celle des autres. C’est une foi tranquille.
Quel est votre principal defaut ?
J’ai tendance a penser que l’habit fait le moine. J’accorde trop facilement et trop rapidement ma confiance.
On vous dit pourtant habile, ruse, « le boulanger », disait Guei…
Si des hommes politiques pensent que je les roule, c’est que je suis plus intelligent qu’eux. Je prends donc cela comme un compliment.
Et votre principale qualite ?
Meme reponse que mon principal defaut, plus la tenacite.
Le dernier livre que vous ayez lu ?
Edouard Balladur, Le pouvoir ne se partage pas. Ca vous fait sourire ?
Pour les Ivoiriens, l’autre grande affaire de l’annee 2010 avec la presidentielle ce sera la participation des Elephants a la Coupe du monde de football. Un pronostic ?
Je souhaite qu’ils arrivent en demi-finale.
Que diriez-vous a un electeur hesitant pour le convaincre de voter pour vous ?
C’est moi, Gbagbo Laurent, qui detient les cles de votre avenir.
1. Il s’agit de la reintegration de quelques cinq cents soldats, gendarmes et policiers des forces regulieres passes a la rebellion en 2002. Une commission tripartite a ete mise en place pour regler ce probleme [NDLR].
2. Ancien Monsieur Afrique du PS, actuel conseiller du president de la Fondation Jean-Jaures et fondateur de GLC Conseil, Guy Labertit est l’auteur d’Adieu, Abidjan-sur-Seine (editions Autres Temps).
3. Cet entretien a ete realise avant la publication du rapport de l’ONU sur les evenements du 28 septembre.
Propos recueillis a Yamoussoukro par Francois Soudan

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Postat de pe data de 31 dec., 2009 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 239 ori.

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