: Arlequin, Pulcinella, Pantalon, Brighella, Colombine. La liste des deguisements serait interminable. Pendant cette periode particuliere, qui permettait tous les ecarts, les milliers de courtisanes de Venise faisaient des affaires en or. D’autre part, le travestissement favorisait la prostitution masculine, la promiscuite et les debordements. Des espions, a la solde du Conseil des Dix, masques evidemment, traquaient a l’occasion la debauche des uns et des autres, enfin je parle de ceux qui avaient une position en vue, et que l’on pouvait ainsi denoncer et deboulonner aisement. Des lois furent promulguees, interdisant aux hommes de se costumer en femmes pour penetrer dans les couvents et a quiconque d’entrer masque dans une eglise ou un parloir de monastere. En temps de peste, le masque etait prohibe mais, une fois l’epidemie terminee, la folie reprenait de plus belle. Elle allait durer jusqu’a la chute de la Republique, le gouvernement autrichien n’autorisant plus le masque que dans le cadre de soirees privees. De plus, les Venitiens, fideles a leur grandeur passee, repugnerent a faire la fete sous le regard de l’occupant.

Quand Venise fut rattachee au royaume d’Italie, le Carnaval resta lettre morte. La cite des doges n’etait plus alors qu’une ville provinciale, meurtrie dans son orgueil. Hormis quelques soiree memorables organisees dans des palais par des personnalites comme le comte Volpi ou Charles de Beistegui, Venise s’etait endormie comme le ferait une femme derriere son moucharabieh. Il fallut attendre les annees 1970 pour que le Carnaval, a l’instar du phenix, renaisse de ses cendres et, ce, sous l’impulsion de commercants venitiens et d’etudiants qui souhaitaient rendre un peu de feerie a leur cite.  Les tout premiers Carnavals tinrent davantage du

que de la fete longuement preparee et c’est peut-etre cette improvisation et cette spontaneite qui eurent raison des reticences et en firent un succes. Maquillages et costumes refirent leur apparition, de meme que les masques. Des soirees eurent lieu dans des appartements, des restaurants, dans les rues et le Carnaval de Venise put bientot rivaliser avec celui de Rio. L’impact commercial et promotionnel d’une telle manifestation n’echappa a personne et nombreux furent ceux qui desirerent s’investir davantage dans une manifestation devenue officielle, sans comparaison avec les premieres flambees improvisees, instituant bals, feux d’artifice et evenements spectaculaires. D’autant que c’etait redonner vie a la cite au moment ou l’humidite et le froid  n’incitent guere les touristes a venir y sejourner. Si bien que ce Carnaval est redevenu, depuis une vingtaine d’annees, une veritable institution que de nombreux amateurs ne voudraient manquer pour rien au monde. Les Venitiens s’investirent, les premiers,  dans cette resurrection qui procure a leur ville une manne inesperee. Spectacles et animations fleurissent un peu partout et une foule cosmopolite, qui joue le jeu avec enthousiasme, se donne rendez-vous sous le signe d’un travestissement ephemere qui la rend soudain tout autre. En une quinzaine d’annees, le masque a rejoint la gondole parmi les objets qui symbolisent le mieux Venise. Vous en verrez exposes dans toutes les vitrines, a quelque epoque que vous vous rendiez dans la Serenissime. Des artisans de talent confectionnent de tres beaux modeles, soit inspires de la tradition, soit de leur imagination. Et quelle cite, autre que Venise, pouvait mieux servir d’ecrin a un ceremonial paien ou chacun semble devenir le fantome de lui-meme ?

On nous avait dit : partir a Venise en novembre, c’est prendre le risque d’avoir a subir ” l’acqua alta” soit l’eau haute et se promener dans la Serenissime avec des bottes d’egoutier ou encore la visiter sous la pluie et dans la brume. Eh bien, nous avons eu raison de ceder a notre desir et de nous rendre a Venise, en dehors des invasions touristiques qui sevissent d’avril a octobre, dans une ambiance joyeuse, certes, mais moins encombree et par un temps quasi estival, sans un nuage, ce qui nous a procure l’agrement de marcher des heures sans fatigue et de dejeuner au bord du Grand Canal ou des innombrables ” rii” ( petits canaux ) en compagnie des chats, des pigeons et des moineaux. Comment parler de cette ville, quand on sait que tout a ete ecrit et par des plumes savantes, allegres et poetiques, dont les noms suffiraient a former la plus grande academie litteraire du monde, mais chacun a sa Venise comme on a son Saint-Petersbourg, son New-York, son Istambul ou son Paris, et pourquoi se priver du bonheur de se rememorer cette plongee dans la beaute, cette felicite qu’eprouve le pieton que nous redevenons, loin des voitures et de ses desagrements urbains, lorsque nous nous laissons egarer dans la cite lacustre enclose dans le rempart liquide de sa lagune, et que nous deambulons, tout a loisir, au hasard du reseau complique de ses ruelles ( calli ), des recoins ombreux de ses places ( campi ), au long de ses venelles tortueuses, ce qui permet d’en respirer l’odeur marine, de s’impregner de ses couleurs chatoyantes, d’apprecier la floraison architecturale de ses palais, ses tapisseries de marbre, de pierre et de brique et d’y contempler l’enchantement persistant de ses lumieres. Et cette lumiere, Venise la doit en partie a l’air marin qui l’enveloppe et agit comme un prisme, en rehaussant les tonalites infinies et jouant de l’effusion solaire pour parer ses domes et campaniles d’un vernis dore, et les facades de ses palazzi d’une brillance d’emaux. Oui, comment s’empecher de parler de Venise ?

Si l’on on peut a tout moment s’embarquer a bord d’une gondole ou d’un vaporetto, le voyage le plus depaysant n’en reste pas moins celui que l’on accomplit dans l’histoire et la culture, tant celles-ci se sont inscrites dans la moindre de ses pierres, sous la plus modeste de ses voutes, dans le ressaut de ses corniches et tant remonte loin l’epopee de cette ville unique au monde – vers l’an 421 – dit-on – lorsque les invasions pousserent les habitants de la terre ferme a se refugier dans les iles insalubres de la Lagune. L’une des premieres a avoir ete habitee se nomme Torcello, dont je vous parlerai ulterieurement dans un article que je consacrerai aux iles, du moins celles que j’ai eu l’opportunite de visiter. Pour l’instant, consacrons-nous a la Serenissime qui captive tellement que l’on ne pense qu’a une seule chose, lorsque l’avion ou le train vous reconduit chez vous : revoir Venise !

Oui, cette histoire est frappee a l’angle du moindre fronton, sur la plus petite arcade, les voussures, galeries, ponts, arches, depuis le groupe mysterieux sur lequel on s’est longtemps interroge et qui est forme par les quatre tetrarques de style egyptien-syrien du IVe siecle, ceux que la legende venitienne nomme «Les quatre Maures” et qui, vraisemblablement, seraient l’empereur Diocletien et trois autres chefs de la tetrarchie romaine. Ils sont de nos jours enchasses dans le mur d’angle de la basilique Saint-Marc. La splendeur de Venise fut d’abord celle de ses doges, de son arsenal qui comptait 16.000 charpentiers et calfats au XVe siecle, de sa conquete des mers, de son genie du commerce et des affaires et de son gouvernement stable, constitue par un Grand Conseil, que presidait un doge. Le doge etait le personnage central de la republique venitienne. Sa fonction etait essentiellement representative. Vetu de pourpre et d’hermine, portant sur la tete le «corno ducal”, il incarnait la grandeur et la richesse de la ville. Les limites de son pouvoir n’en etaient pas moins fixees des son election, le doge s’engageant, par serment, a ne jamais outrepasser ses droits. A l’un d’eux qui eut cette tentation, la tete lui fut separee du corps. Son election procedait d’un ceremonial extremement complique, melant divers scrutins et tirages au sort, afin d’eviter les intrigues. Mais l’existence de ce haut magistrat n’etait pas forcement enviable. Sa famille etait tenue a l’ecart de certaines dignites, lui-meme ne pouvait sortir seul ou quitter Venise et devait renoncer a ses activites commerciales et lucratives.

Cent vingt doges se sont succedes de 697 a 1797, a la tete d’un gouvernement de onze cents ans qui forca l’admiration de l’Europe. L’age d’or du commerce, du XIIIe au XVIe siecles, lie a l’extraordinaire expansion territoriale de la Republique et a la puissance de sa marine, s’explique egalement par la solidite de sa monnaie. C’est la pratique du compte courant qui nait, de meme que celle de la lettre de change. Cependant en 1797, le glas sonne pour la Republique de Venise deja affaiblie par la concurrence maritime des autres pays d’Europe et par le commerce qui s’est intensifie avec les Ameriques. Un jeune general, un certain Napoleon Bonaparte, age de 28 ans, a la tete de l’armee francaise, est alle bousculer les Autrichiens et les a poursuivis jusqu’en Italie, ou il a investi Verone. Le 12 mai 1797, Bonaparte exaspere par l’attitude des Venitiens qui agissent par guerillas sournoises, leur declare la guerre et finalement Le Grand Conseil, qui a louvoye longtemps et n’a pas d’unanimite, accepte l’abdication du Doge, la suspension du Senat et du Conseil des Dix, remplaces en catastrophe par un gouvernement provisoire. Le 18 Octobre, Bonaparte signe le traite de Campoformio par lequel l’Autriche et la France se partagent ce qui reste de la Serenissime. C’est ainsi que le „Quadrille des chevaux de Saint-Marc”, qui a heureusement retrouve sa place depuis lors, orna un moment l’arc-de-triomphe du Carrousel aux Tuileries. En 1806, Napoleon reprendra Venise aux Autrichiens et proclamera son beau-fils Eugene de Beauharnais, vice-roi d’Italie ( 1805-1814). Apres la chute du Premier Empire, Venise passera de nouveau entre les mains des Autrichiens, qui ne feront pas grand chose pour elle, avant d’etre definitivement rattachee a l’Italie en 1866 a la suite d’un plebiscite. Desormais elle en partage le destin, ce qui lui a valu de nouvelles epreuves : bombardements entre 1915 et 1918, occupation nazie a la chute de Mussolini et, pour couronner le tout, des catastrophes naturelles : l’ecroulement du campanile de Saint-Marc en 1902, les inondations de 1916 et de 1966, mais rien ne saurait l’abattre. Comme le phenix, elle renait de ses cendres, et a renforce, des 1893, son prestige culturel en creant la Biennale internationale de l’art contemporain et, plus recemment, en 1932, la Mostra qui se deroule chaque fin d’ete au Lido.

De nos jours, Venise doit faire face a trois problemes : l’exil de sa population dans une ville ou l’immobilier est devenu tres cher, la preservation de la cite et de sa lagune, ainsi que la restauration et la sauvegarde de ses monuments. Elle s’y emploie grace aux ressources d’un tourisme de pres de 2 millions de visiteurs par an et par les dons octroyes par quelques puissants mecenes. Mais cela suppose egalement des desagrements d’un autre ordre.

Venise, nee de l’onde et toujours en proie aux caprices des marees, dont la plus belle avenue est une voie d’eau, ce Canal Grande qui s’ouvre sur l’Adriatique et la Mediterranee, a vu se hisser et s’affaler les voiles de milliers de vaisseaux, ceux de la conquete d’abord, ceux du commerce ensuite, qui partaient charges des bois du Trentin, du fer de Carinthie, des verres et cristaux de Murano, du cuivre et de l’argent de Boheme et de Slovaquie, et revenaient avec les cuirs de Chypre, les cereales de Crete, les parfums d’Arabie et les epices des Indes, que les marchands musulmans vendaient en Egypte. Que de caraques et de galeres se sont croisees ici, a la pointe de la presqu’ile de Dorsoduro occupee par la douane de mer ! Mais certains voyageurs ne se contenterent pas de suivre ces itineraires presque routiniers. Ainsi Marco Polo, qui a consigne le recit de ses expeditions lointaines dans le «Livre des merveilles” ( 1298 ), embarquera a l’age de 15 ans et passera vingt-cinq annees de sa vie en Asie, avant de se rendre en Chine, de traverser l’Anatolie,  le Pamir et le desert de Gobi, d’escorter une princesse mongole jusqu’en Perse et de regagner enfin sa ville natale. A sa suite, les Venitiens choisiront un autre itineraire par le Tigre, l’Euphrate et la mer Caspienne pour se rendre a leur tour en Chine avec laquelle ils commerceront.

Souvenons-nous que l’art de la regate est une invention venitienne. Ce genre de divertissement permettait a la „Reine des mers” de maintenir en excellente forme des rameurs capables de servir a tous moments sur les galeres militaires. De tous les bateaux civils, aucun n’est plus populaire que la gondole, qui a tant frappe l’imagination des visiteurs et demeure le symbole de la ville. Chateaubriand, surpris de leur couleur noire, crut, en apercevant pour la premiere fois des gondoles, qu’il assistait a quelques funerailles ! Et il est vrai qu’a Venise les morts sont conduits au cimetiere de San Michelle par bateau. Theophile Gautier sera ravi par le spectacle des gondoles auxquelles il consacrera ces lignes : ” La gondole est une production naturelle de Venise, un etre ayant sa vie speciale et locale, une espece de poisson qui ne peut subsister que dans l’eau du canal. (…) La ville est une madrepore dont la gondole est le mollusque „. Quant a son origine, elle reste obscure. Peut-etre existait-elle deja dans les premiers temps de la Cite ? Nous savons avec certitude qu’elle voguait sur les canaux venitiens au detour du XIe siecle.

Mais revenons a nos doges qui, a l’exception de trois ou quatre d’entre eux, n’ont pas laisse dans l’histoire de leur ville un souvenir imperissable, sinon celui de bons gestionnaires, leur pouvoir restreint ne leur octroyant que la charge de veiller au bon fonctionnement de la Serenissime, d’assurer une permanence et de faire respecter les lois que promouvait un gouvernement oligarchique tres moderne de par ses structures souples et son esprit collegial. Non, en dehors de Enrico Dandolo qui contribua a la chute de Constantinople alors qu’il avait pres de 90 ans, de Sebastiano Venier, vainqueur a Lepante en 1571 ou de Francesco Morosini qui reconquit la Moree ( Peloponnese ) en 1694, leurs portraits s’alignent dans l’une des salles du palais sans nous evoquer de flamboyantes epopees. Au final, ce sont les artistes qui ont marque la ville de leur empreinte persistante et non les detenteurs du pouvoir ou les grands marchands, dont ces 200 familles qui contribuerent a sa fabuleuse richesse. Mais cette richesse aura eu le merite d’etre bien employee et de permettre a des artistes incomparables de donner leur mesure. Oui, la Venise que l’on admire aujourd’hui, dans laquelle on se plait a flaner, qui a resiste aux outrages du temps et, parfois, a l’inconsequence des heritiers, est bien la Venise de Palladio, Sansovino, Tiepolo, Veronese, Carpaccio, Tintoret, Lombardo pere et fils, Coducci, le Titien, Bellini, da Ponte, Scamozzi, Longherra, Benoni, Longhi, Canaletto, Guardi, Falcone, Fumiani, Sardi, Tremignon, Rossi, Massari, Boschetti, Veneziano, Bassano, Ricci ou Canova. Ce sont eux qui ont edifie les palais, les ponts, les demeures patriciennes, les basiliques, les campaniles, les loggias, les galeries, les innombrables eglises, ont realise les fresques, les mosaiques, les pavages, les statues, les plafonds peints, les sculptures, les ferronneries, eux qui surent allier les styles, le byzantin, le gothique fleuri, le neo-classique, le baroque, et faire de leur ville une patrie des arts et un hymne a la beaute. Ici les chefs-d’œuvre proliferent comme si le genie avait ete contagieux et du palais des doges a la plus humble chapelle ne cessent de solliciter notre regard.

La ville, dans sa complexite urbaine, compte six quartiers, tous differents les uns des autres, organises autour de son Grand Canal, merveilleuse artere, limpide ou sombre selon l’humeur du ciel et des saisons. En effet, rien de comparable entre l’animation populaire de la via Garibaldi a Castelo, le fourmillement commercant du Rialto ou la douceur de vivre qui emane de certains coins du Dorsoduro. Et aucune similitude entre les abords du Grand Canal et ses luxueuses demeures et le calme presque villageois du nord de Cannaregio. Ville dont les limites sont definitivement fixee, elle se morcelle en une infinite d’ilots relies par plus de 400 ponts a degres, ce qui l’aura sauvee de la transformation brutale dont tant d’autres villes eurent a souffrir. Si bien que les Venitiens d’aujourd’hui ont, a peu de choses pres, les memes modes d’existence que leurs ancetres et, ce, dans un decor intemporel. L’absence de vehicules a roues permet aux pietons de vivre leur existence de pieton en toute quietude et de circuler sans danger, ni contrainte, se laissant gagner par l’harmonieux silence ou ne se percoivent que les voix, l’echo des pas, les chansons, le roucoulement des pigeons et… les cloches qui sonnent les heures. Menant la vie normale de l’agora et des forums, ce pieton  conserve les privileges de l’etre humain a son meilleur stade de civilisation. A vivre ainsi au contact de la beaute ne retrouve-t-il pas naturellement sa bienveillance et son urbanite, celles meme des Venitiens toujours bien disposes a vous indiquer votre chemin lorsque vous vous egarez dans le bienheureux labyrinthe des calli.

Dans cette plenitude de beaute que nous devons a nos ancetres, je n’ai deplore que deux fausses notes, dues a ces desagrement d’un autre ordre dont je vous parlais plus haut, soit  la presence de plus en plus encombrante des marchands du temple et les graffitis qui viennent jeter sur les perfections d’antan les stigmates desolants de notre decadence.

  pour les mal-voyants.

La grandeur et la beaute de Saint-Petersbourg, sauvees par la Providence des cataclysmes du XXe siecle, sont inseparables de la splendeur  des residences d’ete des empereurs de Russie proches de la capitale. Ces ensembles constituent des merveilles artistiques et personnalisent l’activite, les gouts, les predilections des monarques qui avaient choisi d’y resider. L’ensemble de Peterhof, avec ses palais, ses fontaines, ses cascades et ses jardins est intimement lie a la personnalite hors du commun de Pierre le Grand qui avait elu ce lieu a cause de la proximite de la mer, face a la Suede son ennemi.

En effet, Pierre le Grand avait decide de faire construire Peterhof afin de surveiller les travaux de Cronstadt, son futur arsenal, sur l’ile Kotline. Par la suite, il envisagea d’amplifier le projet d’origine et d’etablir un domaine comparable a Versailles qui l’avait tant impressionne lors de son sejour en France en 1717. Il chargea d’ailleurs un francais Jean-Baptiste Le Blond d’en elaborer les plans et ensuite de surveiller la construction du Grand Palais. La merveille, que represente le parc, le palais principal et les batiments annexes dont Marly, Monplaisir et le pavillon de l’Ermitage, eut a souffrir de la guerre de 39/45, du fait de sa proximite avec la ligne de front. En 1944, soixante dix mille arbres avaient ete abattus dans le parc et seuls subsistaient les murs du Palais. Les travaux de restauration commencerent des la fin du conflit, a partir des documents, photos et dessins nombreux que l’URSS possedait toujours. Il fallut 20 ans pour redonner a Peterhof sa splendeur d’antan, mais le resultat est stupefiant.

Il etait une fois un tsar qui avait une haute idee de son pays pour lequel rien n’etait ni trop grand, ni trop beau. Il fallait qu’a l’egal des autres rois et empereurs d’Europe, Pierre le Grand ait a offrir a son immense empire, non seulement une capitale – Saint-Petersbourg – qui jetait un defi a la nature, mais un palais capable de rivaliser avec ceux qu’il avait admires hors de ses frontieres. Ce tsar batisseur, souverain omnipresent, marin infatigable, travailleur acharne, qu’aucune tache ne rebutait, souhaitait presenter a ses visiteurs un monument en mesure d’incarner les transformations qui s’operaient en Russie et une residence maritime d’apparat. Car Peterhof est tourne vers la mer. Cette residence est comme un balcon glorieux surplombant le golfe de Finlande et affrontant de loin l’ennemi d’alors : la Suede. A Peterhof, l’eau est le dominateur commun, celui qui conjugue les innombrables tours et detours de l’architecture paysagere et c’est a ses fontaines et a leur systeme hydraulique unique qu’il doit sa renommee. Le reve est tout d’abord un reve d’eau. Elles surgissent de partout et de nulle part, eaux scintillantes des cascades qui, ce jour-la, s’irisaient sous l’ardeur des rayons solaires en une apotheose aquatique.

Ici les eaux s’approprient l’espace en des formes et variations diverses, si bien que dans ce parc de 102 hectares elles jaillissent comme des soleils, des champignons, des gerbes de fleurs, des pyramides, tandis que leur bruit cristallin evoque le chuchotement d’une paisible conversation. Le clou est bien entendu la Grande Cascade ornee de statues et de bas-reliefs occupee en son centre par la fontaine de Samson dechirant la gueule du lion, allegorie en l’honneur de la celebre bataille de Poltava, ou l’armee commandee par Pierre Ier mit en deroute celle du roi de Suede Charles XII le 27 juin 1709, jour de la saint Samson l’Hospitalier.

Depuis le chateau, la vue est feerique et porte jusqu’a la mer en une succession de plans, l’eau se deversant de vasques en vasques pour composer un veritable spectacle, ou le chant des fontaines et le murmure des flots s’unissent en un hymne solennel. Pour le tsar, la grandeur de son empire fut son unique souci, celui auquel il sacrifia toutes ses forces et s’obligea parfois a une durete implacable. «  Lorsqu’on a assure la securite de l’Etat face a ses ennemis, il convient de s’efforcer de conquerir pour lui la gloire par le moyen des arts et des sciences » – ecrivait-il peu de temps avant de mourir. Initiateur de la Russie moderne, il porta ses efforts sur le maintien des positions russes en Baltique et eut a cœur de fonder une capitale – Saint-Petersbourg – capable de rivaliser avec les grandes cites europeennes. En meme temps, il dotait son pays d’un port sur la Baltique destine a contenir la menace suedoise et a devenir « une fenetre sur l’Europe » correspondant a sa puissance.

Or cet homme, qui avait tant d’orgueil pour sa patrie, se plaisait a vivre simplement. Chez lui le marin et le guerrier l’emportaient sur le monarque. La rusticite lui convenait mieux. A Peterhof, il n’occupa que rarement le Grand Palais reserve aux fetes commemoratives et aux receptions. Il preferait se retirer a Monplaisir, une demeure aux proportions modestes dont le toit, en forme de tente, rappelle ses gouts hollandais, de meme que les innombrables parterres de tulipes, qu’amoureux de ces fleurs decouvertes lors de son voyage europeen, il dispersa a l’envi dans ses jardins et qui etaient en pleine floraison fin mai lors de notre voyage. L’architecte Le Blond prit part a la construction de ce pavillon, ainsi que le sculpteur Bartolomeo Rastrelli et le peintre Francois Pillement. La galerie et les salles renferment une precieuse collection de peintures, on parle de 200 tableaux, une premiere en Russie initiee par le tsar en personne. On sait qu’il transmettra son gout de collectionneur a sa fille Elisabeth (1741 – 1761 ), cultivee et poete a ses heures et que, plus tard, Catherine II suivra son exemple et reunira, avec le soutien de son conseiller et favori Potemkine, la collection fabuleuse d’objets rares et de toiles de maitres que l’on admire aujourd’hui au musee de l’Ermitage.

Ou que l’on soit et d’ou que l’on regarde, Peterhof eblouit. L’intimite et la grandeur s’y cotoient et l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de l’architecture des jardins ou de celle des palais, de la grace des pavillons delicatement poses sur les eaux ou des parterres de fleurs aux teintes vives, de la paisible et grandiose ordonnance des lieux ou de l’immensite qui ne cesse de vous captiver. Quant au Grand Palais, qui fut profondement remanie sous le regne de Elisabeth par Rastrelli, il resplendissait de l’or de ses coupoles et de sa statuaire en cette matinee printaniere. L’architecte et decorateur italien fit elargir l’edifice de Pierre en y ajoutant de chaque cote des galeries couvertes aboutissant a deux pavillons a etage : celui de la Chapelle et celui des Armoiries. A l’interieur, de nombreuses salles furent transformees a leur tour par Catherine II qui entendait marquer son passage et dont on sait les gouts classiques alors en vogue dans toute l’Europe. A Peterhof regne sur 360° l’art, le luxe et la beaute et l’on ne peut que s’emerveiller de l’immense travail des restaurateurs qui surent retrouver les gestes, le savoir-faire et la patience des artistes et artisans de jadis. Belle preuve, qui aurait conforte Fedor Dostoievski, que la beaute demeure et peut renaitre ainsi des cendres et des larmes.

    Egalement un article sur Berlin d’actualite ces jours-ci.

Read the article on La plume et l’image

Mais chacun, les patriciens comme les gens du peuple, pouvait adopter un des nombreux travestissements en vogue : turc fumant la pipe, medecin de la peste, avocat allemand, espagnol, juif, homme sauvage, diable, maure, bossu, sans oublier les personnages familiers de la

: Arlequin, Pulcinella, Pantalon, Brighella, Colombine. La liste des deguisements serait interminable. Pendant cette periode particuliere, qui permettait tous les ecarts, les milliers de courtisanes de Venise faisaient des affaires en or. D’autre part, le travestissement favorisait la prostitution masculine, la promiscuite et les debordements. Des espions, a la solde du Conseil des Dix, masques evidemment, traquaient a l’occasion la debauche des uns et des autres, enfin je parle de ceux qui avaient une position en vue, et que l’on pouvait ainsi denoncer et deboulonner aisement. Des lois furent promulguees, interdisant aux hommes de se costumer en femmes pour penetrer dans les couvents et a quiconque d’entrer masque dans une eglise ou un parloir de monastere. En temps de peste, le masque etait prohibe mais, une fois l’epidemie terminee, la folie reprenait de plus belle. Elle allait durer jusqu’a la chute de la Republique, le gouvernement autrichien n’autorisant plus le masque que dans le cadre de soirees privees. De plus, les Venitiens, fideles a leur grandeur passee, repugnerent a faire la fete sous le regard de l’occupant.

Quand Venise fut rattachee au royaume d’Italie, le Carnaval resta lettre morte. La cite des doges n’etait plus alors qu’une ville provinciale, meurtrie dans son orgueil. Hormis quelques soiree memorables organisees dans des palais par des personnalites comme le comte Volpi ou Charles de Beistegui, Venise s’etait endormie comme le ferait une femme derriere son moucharabieh. Il fallut attendre les annees 1970 pour que le Carnaval, a l’instar du phenix, renaisse de ses cendres et, ce, sous l’impulsion de commercants venitiens et d’etudiants qui souhaitaient rendre un peu de feerie a leur cite.  Les tout premiers Carnavals tinrent davantage du

que de la fete longuement preparee et c’est peut-etre cette improvisation et cette spontaneite qui eurent raison des reticences et en firent un succes. Maquillages et costumes refirent leur apparition, de meme que les masques. Des soirees eurent lieu dans des appartements, des restaurants, dans les rues et le Carnaval de Venise put bientot rivaliser avec celui de Rio. L’impact commercial et promotionnel d’une telle manifestation n’echappa a personne et nombreux furent ceux qui desirerent s’investir davantage dans une manifestation devenue officielle, sans comparaison avec les premieres flambees improvisees, instituant bals, feux d’artifice et evenements spectaculaires. D’autant que c’etait redonner vie a la cite au moment ou l’humidite et le froid  n’incitent guere les touristes a venir y sejourner. Si bien que ce Carnaval est redevenu, depuis une vingtaine d’annees, une veritable institution que de nombreux amateurs ne voudraient manquer pour rien au monde. Les Venitiens s’investirent, les premiers,  dans cette resurrection qui procure a leur ville une manne inesperee. Spectacles et animations fleurissent un peu partout et une foule cosmopolite, qui joue le jeu avec enthousiasme, se donne rendez-vous sous le signe d’un travestissement ephemere qui la rend soudain tout autre. En une quinzaine d’annees, le masque a rejoint la gondole parmi les objets qui symbolisent le mieux Venise. Vous en verrez exposes dans toutes les vitrines, a quelque epoque que vous vous rendiez dans la Serenissime. Des artisans de talent confectionnent de tres beaux modeles, soit inspires de la tradition, soit de leur imagination. Et quelle cite, autre que Venise, pouvait mieux servir d’ecrin a un ceremonial paien ou chacun semble devenir le fantome de lui-meme ?

On nous avait dit : partir a Venise en novembre, c’est prendre le risque d’avoir a subir ” l’acqua alta” soit l’eau haute et se promener dans la Serenissime avec des bottes d’egoutier ou encore la visiter sous la pluie et dans la brume. Eh bien, nous avons eu raison de ceder a notre desir et de nous rendre a Venise, en dehors des invasions touristiques qui sevissent d’avril a octobre, dans une ambiance joyeuse, certes, mais moins encombree et par un temps quasi estival, sans un nuage, ce qui nous a procure l’agrement de marcher des heures sans fatigue et de dejeuner au bord du Grand Canal ou des innombrables ” rii” ( petits canaux ) en compagnie des chats, des pigeons et des moineaux. Comment parler de cette ville, quand on sait que tout a ete ecrit et par des plumes savantes, allegres et poetiques, dont les noms suffiraient a former la plus grande academie litteraire du monde, mais chacun a sa Venise comme on a son Saint-Petersbourg, son New-York, son Istambul ou son Paris, et pourquoi se priver du bonheur de se rememorer cette plongee dans la beaute, cette felicite qu’eprouve le pieton que nous redevenons, loin des voitures et de ses desagrements urbains, lorsque nous nous laissons egarer dans la cite lacustre enclose dans le rempart liquide de sa lagune, et que nous deambulons, tout a loisir, au hasard du reseau complique de ses ruelles ( calli ), des recoins ombreux de ses places ( campi ), au long de ses venelles tortueuses, ce qui permet d’en respirer l’odeur marine, de s’impregner de ses couleurs chatoyantes, d’apprecier la floraison architecturale de ses palais, ses tapisseries de marbre, de pierre et de brique et d’y contempler l’enchantement persistant de ses lumieres. Et cette lumiere, Venise la doit en partie a l’air marin qui l’enveloppe et agit comme un prisme, en rehaussant les tonalites infinies et jouant de l’effusion solaire pour parer ses domes et campaniles d’un vernis dore, et les facades de ses palazzi d’une brillance d’emaux. Oui, comment s’empecher de parler de Venise ?

Si l’on on peut a tout moment s’embarquer a bord d’une gondole ou d’un vaporetto, le voyage le plus depaysant n’en reste pas moins celui que l’on accomplit dans l’histoire et la culture, tant celles-ci se sont inscrites dans la moindre de ses pierres, sous la plus modeste de ses voutes, dans le ressaut de ses corniches et tant remonte loin l’epopee de cette ville unique au monde – vers l’an 421 – dit-on – lorsque les invasions pousserent les habitants de la terre ferme a se refugier dans les iles insalubres de la Lagune. L’une des premieres a avoir ete habitee se nomme Torcello, dont je vous parlerai ulterieurement dans un article que je consacrerai aux iles, du moins celles que j’ai eu l’opportunite de visiter. Pour l’instant, consacrons-nous a la Serenissime qui captive tellement que l’on ne pense qu’a une seule chose, lorsque l’avion ou le train vous reconduit chez vous : revoir Venise !

Oui, cette histoire est frappee a l’angle du moindre fronton, sur la plus petite arcade, les voussures, galeries, ponts, arches, depuis le groupe mysterieux sur lequel on s’est longtemps interroge et qui est forme par les quatre tetrarques de style egyptien-syrien du IVe siecle, ceux que la legende venitienne nomme «Les quatre Maures” et qui, vraisemblablement, seraient l’empereur Diocletien et trois autres chefs de la tetrarchie romaine. Ils sont de nos jours enchasses dans le mur d’angle de la basilique Saint-Marc. La splendeur de Venise fut d’abord celle de ses doges, de son arsenal qui comptait 16.000 charpentiers et calfats au XVe siecle, de sa conquete des mers, de son genie du commerce et des affaires et de son gouvernement stable, constitue par un Grand Conseil, que presidait un doge. Le doge etait le personnage central de la republique venitienne. Sa fonction etait essentiellement representative. Vetu de pourpre et d’hermine, portant sur la tete le «corno ducal”, il incarnait la grandeur et la richesse de la ville. Les limites de son pouvoir n’en etaient pas moins fixees des son election, le doge s’engageant, par serment, a ne jamais outrepasser ses droits. A l’un d’eux qui eut cette tentation, la tete lui fut separee du corps. Son election procedait d’un ceremonial extremement complique, melant divers scrutins et tirages au sort, afin d’eviter les intrigues. Mais l’existence de ce haut magistrat n’etait pas forcement enviable. Sa famille etait tenue a l’ecart de certaines dignites, lui-meme ne pouvait sortir seul ou quitter Venise et devait renoncer a ses activites commerciales et lucratives.

Cent vingt doges se sont succedes de 697 a 1797, a la tete d’un gouvernement de onze cents ans qui forca l’admiration de l’Europe. L’age d’or du commerce, du XIIIe au XVIe siecles, lie a l’extraordinaire expansion territoriale de la Republique et a la puissance de sa marine, s’explique egalement par la solidite de sa monnaie. C’est la pratique du compte courant qui nait, de meme que celle de la lettre de change. Cependant en 1797, le glas sonne pour la Republique de Venise deja affaiblie par la concurrence maritime des autres pays d’Europe et par le commerce qui s’est intensifie avec les Ameriques. Un jeune general, un certain Napoleon Bonaparte, age de 28 ans, a la tete de l’armee francaise, est alle bousculer les Autrichiens et les a poursuivis jusqu’en Italie, ou il a investi Verone. Le 12 mai 1797, Bonaparte exaspere par l’attitude des Venitiens qui agissent par guerillas sournoises, leur declare la guerre et finalement Le Grand Conseil, qui a louvoye longtemps et n’a pas d’unanimite, accepte l’abdication du Doge, la suspension du Senat et du Conseil des Dix, remplaces en catastrophe par un gouvernement provisoire. Le 18 Octobre, Bonaparte signe le traite de Campoformio par lequel l’Autriche et la France se partagent ce qui reste de la Serenissime. C’est ainsi que le „Quadrille des chevaux de Saint-Marc”, qui a heureusement retrouve sa place depuis lors, orna un moment l’arc-de-triomphe du Carrousel aux Tuileries. En 1806, Napoleon reprendra Venise aux Autrichiens et proclamera son beau-fils Eugene de Beauharnais, vice-roi d’Italie ( 1805-1814). Apres la chute du Premier Empire, Venise passera de nouveau entre les mains des Autrichiens, qui ne feront pas grand chose pour elle, avant d’etre definitivement rattachee a l’Italie en 1866 a la suite d’un plebiscite. Desormais elle en partage le destin, ce qui lui a valu de nouvelles epreuves : bombardements entre 1915 et 1918, occupation nazie a la chute de Mussolini et, pour couronner le tout, des catastrophes naturelles : l’ecroulement du campanile de Saint-Marc en 1902, les inondations de 1916 et de 1966, mais rien ne saurait l’abattre. Comme le phenix, elle renait de ses cendres, et a renforce, des 1893, son prestige culturel en creant la Biennale internationale de l’art contemporain et, plus recemment, en 1932, la Mostra qui se deroule chaque fin d’ete au Lido.

De nos jours, Venise doit faire face a trois problemes : l’exil de sa population dans une ville ou l’immobilier est devenu tres cher, la preservation de la cite et de sa lagune, ainsi que la restauration et la sauvegarde de ses monuments. Elle s’y emploie grace aux ressources d’un tourisme de pres de 2 millions de visiteurs par an et par les dons octroyes par quelques puissants mecenes. Mais cela suppose egalement des desagrements d’un autre ordre.

Venise, nee de l’onde et toujours en proie aux caprices des marees, dont la plus belle avenue est une voie d’eau, ce Canal Grande qui s’ouvre sur l’Adriatique et la Mediterranee, a vu se hisser et s’affaler les voiles de milliers de vaisseaux, ceux de la conquete d’abord, ceux du commerce ensuite, qui partaient charges des bois du Trentin, du fer de Carinthie, des verres et cristaux de Murano, du cuivre et de l’argent de Boheme et de Slovaquie, et revenaient avec les cuirs de Chypre, les cereales de Crete, les parfums d’Arabie et les epices des Indes, que les marchands musulmans vendaient en Egypte. Que de caraques et de galeres se sont croisees ici, a la pointe de la presqu’ile de Dorsoduro occupee par la douane de mer ! Mais certains voyageurs ne se contenterent pas de suivre ces itineraires presque routiniers. Ainsi Marco Polo, qui a consigne le recit de ses expeditions lointaines dans le «Livre des merveilles” ( 1298 ), embarquera a l’age de 15 ans et passera vingt-cinq annees de sa vie en Asie, avant de se rendre en Chine, de traverser l’Anatolie,  le Pamir et le desert de Gobi, d’escorter une princesse mongole jusqu’en Perse et de regagner enfin sa ville natale. A sa suite, les Venitiens choisiront un autre itineraire par le Tigre, l’Euphrate et la mer Caspienne pour se rendre a leur tour en Chine avec laquelle ils commerceront.

Souvenons-nous que l’art de la regate est une invention venitienne. Ce genre de divertissement permettait a la „Reine des mers” de maintenir en excellente forme des rameurs capables de servir a tous moments sur les galeres militaires. De tous les bateaux civils, aucun n’est plus populaire que la gondole, qui a tant frappe l’imagination des visiteurs et demeure le symbole de la ville. Chateaubriand, surpris de leur couleur noire, crut, en apercevant pour la premiere fois des gondoles, qu’il assistait a quelques funerailles ! Et il est vrai qu’a Venise les morts sont conduits au cimetiere de San Michelle par bateau. Theophile Gautier sera ravi par le spectacle des gondoles auxquelles il consacrera ces lignes : ” La gondole est une production naturelle de Venise, un etre ayant sa vie speciale et locale, une espece de poisson qui ne peut subsister que dans l’eau du canal. (…) La ville est une madrepore dont la gondole est le mollusque „. Quant a son origine, elle reste obscure. Peut-etre existait-elle deja dans les premiers temps de la Cite ? Nous savons avec certitude qu’elle voguait sur les canaux venitiens au detour du XIe siecle.

Mais revenons a nos doges qui, a l’exception de trois ou quatre d’entre eux, n’ont pas laisse dans l’histoire de leur ville un souvenir imperissable, sinon celui de bons gestionnaires, leur pouvoir restreint ne leur octroyant que la charge de veiller au bon fonctionnement de la Serenissime, d’assurer une permanence et de faire respecter les lois que promouvait un gouvernement oligarchique tres moderne de par ses structures souples et son esprit collegial. Non, en dehors de Enrico Dandolo qui contribua a la chute de Constantinople alors qu’il avait pres de 90 ans, de Sebastiano Venier, vainqueur a Lepante en 1571 ou de Francesco Morosini qui reconquit la Moree ( Peloponnese ) en 1694, leurs portraits s’alignent dans l’une des salles du palais sans nous evoquer de flamboyantes epopees. Au final, ce sont les artistes qui ont marque la ville de leur empreinte persistante et non les detenteurs du pouvoir ou les grands marchands, dont ces 200 familles qui contribuerent a sa fabuleuse richesse. Mais cette richesse aura eu le merite d’etre bien employee et de permettre a des artistes incomparables de donner leur mesure. Oui, la Venise que l’on admire aujourd’hui, dans laquelle on se plait a flaner, qui a resiste aux outrages du temps et, parfois, a l’inconsequence des heritiers, est bien la Venise de Palladio, Sansovino, Tiepolo, Veronese, Carpaccio, Tintoret, Lombardo pere et fils, Coducci, le Titien, Bellini, da Ponte, Scamozzi, Longherra, Benoni, Longhi, Canaletto, Guardi, Falcone, Fumiani, Sardi, Tremignon, Rossi, Massari, Boschetti, Veneziano, Bassano, Ricci ou Canova. Ce sont eux qui ont edifie les palais, les ponts, les demeures patriciennes, les basiliques, les campaniles, les loggias, les galeries, les innombrables eglises, ont realise les fresques, les mosaiques, les pavages, les statues, les plafonds peints, les sculptures, les ferronneries, eux qui surent allier les styles, le byzantin, le gothique fleuri, le neo-classique, le baroque, et faire de leur ville une patrie des arts et un hymne a la beaute. Ici les chefs-d’œuvre proliferent comme si le genie avait ete contagieux et du palais des doges a la plus humble chapelle ne cessent de solliciter notre regard.

La ville, dans sa complexite urbaine, compte six quartiers, tous differents les uns des autres, organises autour de son Grand Canal, merveilleuse artere, limpide ou sombre selon l’humeur du ciel et des saisons. En effet, rien de comparable entre l’animation populaire de la via Garibaldi a Castelo, le fourmillement commercant du Rialto ou la douceur de vivre qui emane de certains coins du Dorsoduro. Et aucune similitude entre les abords du Grand Canal et ses luxueuses demeures et le calme presque villageois du nord de Cannaregio. Ville dont les limites sont definitivement fixee, elle se morcelle en une infinite d’ilots relies par plus de 400 ponts a degres, ce qui l’aura sauvee de la transformation brutale dont tant d’autres villes eurent a souffrir. Si bien que les Venitiens d’aujourd’hui ont, a peu de choses pres, les memes modes d’existence que leurs ancetres et, ce, dans un decor intemporel. L’absence de vehicules a roues permet aux pietons de vivre leur existence de pieton en toute quietude et de circuler sans danger, ni contrainte, se laissant gagner par l’harmonieux silence ou ne se percoivent que les voix, l’echo des pas, les chansons, le roucoulement des pigeons et… les cloches qui sonnent les heures. Menant la vie normale de l’agora et des forums, ce pieton  conserve les privileges de l’etre humain a son meilleur stade de civilisation. A vivre ainsi au contact de la beaute ne retrouve-t-il pas naturellement sa bienveillance et son urbanite, celles meme des Venitiens toujours bien disposes a vous indiquer votre chemin lorsque vous vous egarez dans le bienheureux labyrinthe des calli.

Dans cette plenitude de beaute que nous devons a nos ancetres, je n’ai deplore que deux fausses notes, dues a ces desagrement d’un autre ordre dont je vous parlais plus haut, soit  la presence de plus en plus encombrante des marchands du temple et les graffitis qui viennent jeter sur les perfections d’antan les stigmates desolants de notre decadence.

  pour les mal-voyants.

La grandeur et la beaute de Saint-Petersbourg, sauvees par la Providence des cataclysmes du XXe siecle, sont inseparables de la splendeur  des residences d’ete des empereurs de Russie proches de la capitale. Ces ensembles constituent des merveilles artistiques et personnalisent l’activite, les gouts, les predilections des monarques qui avaient choisi d’y resider. L’ensemble de Peterhof, avec ses palais, ses fontaines, ses cascades et ses jardins est intimement lie a la personnalite hors du commun de Pierre le Grand qui avait elu ce lieu a cause de la proximite de la mer, face a la Suede son ennemi.

En effet, Pierre le Grand avait decide de faire construire Peterhof afin de surveiller les travaux de Cronstadt, son futur arsenal, sur l’ile Kotline. Par la suite, il envisagea d’amplifier le projet d’origine et d’etablir un domaine comparable a Versailles qui l’avait tant impressionne lors de son sejour en France en 1717. Il chargea d’ailleurs un francais Jean-Baptiste Le Blond d’en elaborer les plans et ensuite de surveiller la construction du Grand Palais. La merveille, que represente le parc, le palais principal et les batiments annexes dont Marly, Monplaisir et le pavillon de l’Ermitage, eut a souffrir de la guerre de 39/45, du fait de sa proximite avec la ligne de front. En 1944, soixante dix mille arbres avaient ete abattus dans le parc et seuls subsistaient les murs du Palais. Les travaux de restauration commencerent des la fin du conflit, a partir des documents, photos et dessins nombreux que l’URSS possedait toujours. Il fallut 20 ans pour redonner a Peterhof sa splendeur d’antan, mais le resultat est stupefiant.

Il etait une fois un tsar qui avait une haute idee de son pays pour lequel rien n’etait ni trop grand, ni trop beau. Il fallait qu’a l’egal des autres rois et empereurs d’Europe, Pierre le Grand ait a offrir a son immense empire, non seulement une capitale – Saint-Petersbourg – qui jetait un defi a la nature, mais un palais capable de rivaliser avec ceux qu’il avait admires hors de ses frontieres. Ce tsar batisseur, souverain omnipresent, marin infatigable, travailleur acharne, qu’aucune tache ne rebutait, souhaitait presenter a ses visiteurs un monument en mesure d’incarner les transformations qui s’operaient en Russie et une residence maritime d’apparat. Car Peterhof est tourne vers la mer. Cette residence est comme un balcon glorieux surplombant le golfe de Finlande et affrontant de loin l’ennemi d’alors : la Suede. A Peterhof, l’eau est le dominateur commun, celui qui conjugue les innombrables tours et detours de l’architecture paysagere et c’est a ses fontaines et a leur systeme hydraulique unique qu’il doit sa renommee. Le reve est tout d’abord un reve d’eau. Elles surgissent de partout et de nulle part, eaux scintillantes des cascades qui, ce jour-la, s’irisaient sous l’ardeur des rayons solaires en une apotheose aquatique.

Ici les eaux s’approprient l’espace en des formes et variations diverses, si bien que dans ce parc de 102 hectares elles jaillissent comme des soleils, des champignons, des gerbes de fleurs, des pyramides, tandis que leur bruit cristallin evoque le chuchotement d’une paisible conversation. Le clou est bien entendu la Grande Cascade ornee de statues et de bas-reliefs occupee en son centre par la fontaine de Samson dechirant la gueule du lion, allegorie en l’honneur de la celebre bataille de Poltava, ou l’armee commandee par Pierre Ier mit en deroute celle du roi de Suede Charles XII le 27 juin 1709, jour de la saint Samson l’Hospitalier.

Depuis le chateau, la vue est feerique et porte jusqu’a la mer en une succession de plans, l’eau se deversant de vasques en vasques pour composer un veritable spectacle, ou le chant des fontaines et le murmure des flots s’unissent en un hymne solennel. Pour le tsar, la grandeur de son empire fut son unique souci, celui auquel il sacrifia toutes ses forces et s’obligea parfois a une durete implacable. «  Lorsqu’on a assure la securite de l’Etat face a ses ennemis, il convient de s’efforcer de conquerir pour lui la gloire par le moyen des arts et des sciences » – ecrivait-il peu de temps avant de mourir. Initiateur de la Russie moderne, il porta ses efforts sur le maintien des positions russes en Baltique et eut a cœur de fonder une capitale – Saint-Petersbourg – capable de rivaliser avec les grandes cites europeennes. En meme temps, il dotait son pays d’un port sur la Baltique destine a contenir la menace suedoise et a devenir « une fenetre sur l’Europe » correspondant a sa puissance.

Or cet homme, qui avait tant d’orgueil pour sa patrie, se plaisait a vivre simplement. Chez lui le marin et le guerrier l’emportaient sur le monarque. La rusticite lui convenait mieux. A Peterhof, il n’occupa que rarement le Grand Palais reserve aux fetes commemoratives et aux receptions. Il preferait se retirer a Monplaisir, une demeure aux proportions modestes dont le toit, en forme de tente, rappelle ses gouts hollandais, de meme que les innombrables parterres de tulipes, qu’amoureux de ces fleurs decouvertes lors de son voyage europeen, il dispersa a l’envi dans ses jardins et qui etaient en pleine floraison fin mai lors de notre voyage. L’architecte Le Blond prit part a la construction de ce pavillon, ainsi que le sculpteur Bartolomeo Rastrelli et le peintre Francois Pillement. La galerie et les salles renferment une precieuse collection de peintures, on parle de 200 tableaux, une premiere en Russie initiee par le tsar en personne. On sait qu’il transmettra son gout de collectionneur a sa fille Elisabeth (1741 – 1761 ), cultivee et poete a ses heures et que, plus tard, Catherine II suivra son exemple et reunira, avec le soutien de son conseiller et favori Potemkine, la collection fabuleuse d’objets rares et de toiles de maitres que l’on admire aujourd’hui au musee de l’Ermitage.

Ou que l’on soit et d’ou que l’on regarde, Peterhof eblouit. L’intimite et la grandeur s’y cotoient et l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de l’architecture des jardins ou de celle des palais, de la grace des pavillons delicatement poses sur les eaux ou des parterres de fleurs aux teintes vives, de la paisible et grandiose ordonnance des lieux ou de l’immensite qui ne cesse de vous captiver. Quant au Grand Palais, qui fut profondement remanie sous le regne de Elisabeth par Rastrelli, il resplendissait de l’or de ses coupoles et de sa statuaire en cette matinee printaniere. L’architecte et decorateur italien fit elargir l’edifice de Pierre en y ajoutant de chaque cote des galeries couvertes aboutissant a deux pavillons a etage : celui de la Chapelle et celui des Armoiries. A l’interieur, de nombreuses salles furent transformees a leur tour par Catherine II qui entendait marquer son passage et dont on sait les gouts classiques alors en vogue dans toute l’Europe. A Peterhof regne sur 360° l’art, le luxe et la beaute et l’on ne peut que s’emerveiller de l’immense travail des restaurateurs qui surent retrouver les gestes, le savoir-faire et la patience des artistes et artisans de jadis. Belle preuve, qui aurait conforte Fedor Dostoievski, que la beaute demeure et peut renaitre ainsi des cendres et des larmes.

    Egalement un article sur Berlin d’actualite ces jours-ci.

Read the article on La plume et l’image

Postat de pe data de 31 ian., 2010 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 55 ori.

Publica un raspuns