Je ne pouvais passer par l’Allemagne sans faire reference a la famille Mann, Thomas et Heinrich les deux freres et Klaus le fils de Thomas) qui a tellement marque la litterature allemande dans la premiere moitie du XX° siecle quand elle etait encore tres brillante malgre les conditions tres difficiles qu’elle subissait. J’ai eu la chance de croiser ces trois auteurs au cours de mes lectures et, meme si elles sont deja anciennes, elles restent comme trois moments importants dans ma construction intellectuelle, culturelle et humaniste. Si Thomas a mis un certain temps a affiche son opposition au regime dictatorial, son frere et son fils ont embouche les trompettes de la revolte beaucoup plus prestement et j’ai eu la chance de faire des lectures qui ne laissent aucune ambiguite a ce sujet. Pour evoquer ces monstres de la litterature germanique, j’ai choisi Erich Maria Remarque que j’ai decouvert quand j’etais adolescent et qui m’est revenu tres clairement en memoire quand j’ai lu, il y a quelques annees, « Le feu » de Barbusse. C’etait la aussi pour l’adolescent que j’etais alors une lecture fondatrice de ma conscience.

Encore un livre sur la guerre, sur l’atrocite de la guerre, non, peut-etre pas, mais plutot le livre sur la guerre, celle de 1914-1918, vue du cote allemand, qui vaudra bien des ennuis a son auteur quand les va-t-en-guerre reprendront du poil de la bete et reveront a nouveau d’en decoudre.

Remarque plonge ses lecteurs au cœur de la plus grande boucherie que l’humanite a connu sans aucune complaisance. Pas une seule goutte de sang n’est epargnee, aucun morceau de tripes sortant d’un ventre perfore n’est passe sous silence, pas plus que les debris de chair sanguinolents ou les bouts de membres detaches des corps. Toute l’horreur de la guerre au corps a corps, ou a coups de canons, est etalee minutieusement, exposee intentionnellement pour bien montrer tout ce que cette guerre absurde a coute a l’humanite.

Et plus loin encore, au creux de l’horreur meme, le heros, du roman raconte comment il a assassine son premier ennemi et tout le temps qu’il a passe a cote de lui pendant qu’il agonisait et que lui aussi souffrait et agonisait dans ce trou.

Que dire apres avoir lu ce livre ? Que la guerre existe encore et qu’elle existera toujours ? Que l’homme decidement est profondement mauvais ? Ou peut-etre comme le craignait Henri Barbusse – dont „Le feu” est moins celebre que le livre de Remarque mais tout aussi puissant et eloquent sur le sujet – qu’on ne peut pas decrire l’inconcevable, que les hommes ne sont pas aptes a admettre l’horreur quand elle depasse un certain degre ce qui facilite bien la tache et le succes des revisionnistes ou autres negationnistes de tout poil..

Mon premier contact avec les Buddenbrook ne fut pas fameux car c’est un extrait de la toute fin de ce roman que je devais presenter a l’oral du baccalaureat mais comme j’avais fait l’impasse sur cette matiere … Tout cela n’est que de l’histoire tres ancienne qui m’a fait sourire quand j’ai lu, beaucoup plus tard, ce vaste roman de Thomas Mann qui lui valut sans doute une bonne partie de son Prix Nobel de litterature.

Ce roman, c’est la saga d’une famille commercante sur les rives de la Baltique, a Lubeck, de 1800 a 1875, depuis la creation de la maison de commerce jusqu’a son declin et meme sa decheance. Thomas Mann y definit le schema de la vie des grandes maisons d’affaires : le pere fondateur, le fils developpeur et les petits-fils qui ruinent tout le travail accompli par leurs devanciers. Ce grand classique de la litterature allemande est peut-etre aussi une facon pour Thomas Mann d’evoquer tous les changements qui affectent l’Allemagne au debut du siecle dernier et d’exprimer les inquietudes qu’il ressent face a la montee de nouvelles forces.

Ce roman ecrit des 1914, mais publie seulement en 1918, apres le conflit mondial, met en scene un bourgeois allemand, parfait sujet de l’empereur, qui se plie a toutes les exigences du pouvoir et en rajoute meme pour se faire bien voir et en tirer quelques profits qui lui permettront de pavaner en societe. Ce bourgeois est l’incarnation de la puissance soumise au pouvoir imperial et porteuse du nationalisme allemand. Ce qui m’a le plus frappe dans cette lecture est de constater que, des 1914, Heinrich Mann dressait deja le portrait de cette bourgeoisie allemande qui allait soutenir Hitler pour en tirer des profits consequents et pour satisfaire son orgueil nationaliste. Une grande œuvre lucide et visionnaire qui fut, evidemment, fort critiquee par de nombreux concitoyens et n’obtint pas le succes qu’elle meritait. Beaucoup plus tard, Martin Walser peindra, lui aussi, cette societe allemande de l’avant 1939 avec ses aspirations et ses ambitions peu scrupuleuses et il recevra, lui aussi, du bois vert et pourtant … c’etait en 1998 !

Klaus Mann est le fils de Thomas Mann et contrairement a son pere, il a rapidement denonce le regime nationaliste, a quitte l’Allemagne des 1933 et fut dechu de la nationalite allemande en 1935. Mais, il eut de gros problemes avec la drogue et il finit par se suicider en 1949. Son œuvre litteraire ne connut la notoriete qu’apres sa mort, et meme un peu plus tard, car, notamment dans « Mephisto » il presente les Allemands comme les survivants ne souhaitaient pas qu’on les considere. « Mephisto », c’est l’histoire d’un acteur profondement egoiste qui ne pense qu’a sa reussite, avec en toile de fond la montee en puissance du national socialisme. Et, cet acteur imbu de lui-meme restera dans le camp des nazis pour conserver son aura comme de nombreux Allemands qui n’ont pas ose s’opposer a Hitler pour conserver leur confort ou ne pas s’exposer. L’heritage de son pere etait trop lourd pour Klaus et il fallut que l’histoire fasse son œuvre et que celle du pere vieillissent un peu pour qu’on decouvre celle du fils, plus sensuelle, pas mal ecorchee, et quelque peu incertaine, comme lui qui chercha la fuite dans la drogue et des pratiques sexuelles plutot marginales.

La grandeur de Saint-Petersbourg, sa beaute eternelle, sauvee miraculeusement des guerres du XXe siecle, sont inseparables du luxe des residences des empereurs de Russie, dont Tsarskoie Selo et Peterhof (dont je vous parlerai ulterieurement ) qui forment autour d’elle comme un diademe eblouissant. Ces ensembles constitues par de splendides demeures et de magnifiques parcs sont de veritables chroniques historiques et artistiques de la vie et de l’art russes. En meme temps, chacun d’entre eux personnalise l’activite, les gouts, les predilections et les antipathies des monarques qui l’avaient choisi l’une ou l’autre comme lieu de sejour : a Elisabeth Ier et Catherine II Tsarskoie Selo, a Pierre le Grand Peterhof.

Tsarskoie Selo reflete a la perfection la grace paysagere, l’architecture, l’eclat de la poesie russe et le faste des ceremonies a la Cour imperiale. C’est Catherine Ier, la femme de Pierre le Grand qui fit l’acquisition de ces terres, appartenant autrefois a la Suede, et commenca d’y construire un palais. Apres sa mort, la fille de Pierre, Elisabeth, devenue imperatrice en 1741, avec l’envergure qui lui etait propre, ne menagea pas l’argent pour transformer les vieux batiments en une demeure luxueuse, autour de laquelle elle fit construire des pavillons et amenager des jardins. Les travaux furent bientot confies a l’architecte Bartolomeo Rastrelli qui avait deja ete en charge du Palais d’hiver ( l’actuel Ermitage ), d’ou les ressemblances evidentes entre ces deux residences, celle d’hiver et celle d’ete. Pendant le regne de Catherine II, Tsarskoie Selo va s’enrichir d’oeuvres dues a Antonio Rinaldi et Charles Cameron pour ne citer que les plus connus. Les puissantes formes decoratives determinent l’expressivite plastique du palais, lui attribuant une majeste veritablement imperiale. Cette impression est soulignee par les interieurs dont le decor reflete les gouts ayant domine aux diverses epoques. Les preferences des empereurs et imperatrices se traduisent dans l’amenagement des salles, ou le luxe baroque voisine avec l’elegance du neo-classicisme.

Arrives de bonne heure ce matin-la sous un ciel uniformement bleu, alors que les lilas embaument et que les tulipes deploient leurs colorations vives, nous recevons comme un choc l’immensite de cette facade grandiose dominee sur l’un des cotes par les bulbes d’or de sa chapelle. L’harmonie est evidente que l’on se tourne vers les batiments d’une somptuosite sans pareille ou vers le parc d’une grace captivante. On commencera par la visite du parc ou nous sommes presque seuls a deambuler dans les allees autour du Grand Etang qui est, en quelque sorte, le coeur du jardin. Ce dernier est decore d’une multitude de pavillons parmi lesquels se distinguent les Bains Turcs, sorte de mosquee en miniature, le Grand et le Petit Caprice inspire l’un et l’autre de l’art chinois tres en vogue a l’epoque. Souvent places au bord du lac ou des etangs, ces pavillons se refletent dans les eaux paisibles et peuvent etre admires de differents points de vue.

L’imperatrice Catherine prit une part active a l’embellissement de ces lieux et y devoila son genie et l’elegance de son gout. Tsarskoie Selo devint sa residence preferee. Chaque jour, elle effectuait une promenade dans le parc accompagnee de gentilshommes et de dames d’honneur. A partir de 1763, elle y vecut une partie du printemps et tout l’ete, ne rentrant a Saint-Petersbourg qu’a l’automne, avant les premiers froids. C’est elle qui transforma le parc en une sorte de ” pantheon de la gloire russe”, un complexe unique d’ouvrages comprenant les colonnes de Tchesme et Moree, l’obelisque de Kagoul qui etaient chargees de rappeler les victoires et les conquetes de l’armee russe. Le plus interessant reste la Galerie de Cameron avec ses murs de pierres aux coloris rares et precieux. Ces coloris rendent particulierement originale l’architecture des cabinets de jaspe et d’agate, ainsi que celle de la Grande Salle, temoins des aspirations raffinees de l’architecte, des sculpteurs et des maitres ciseleurs, a laquelle s’ajoutent le jardin suspendu et sa pente douce qui composent un ensemble homogene ” une rhapsodie greco-romaine”- comme le disait l’imperatrice dans l’une de ses lettres. Decore de bustes de philosophes, de grands capitaines, de dieux et de heros antiques, il forme un belvedere d’ou l’on jouit d’un superbe panorama sur les paysages environnants.

Mais a l’interieur du palais d’autres emerveillements nous attendent. Et tout d’abord la salle de danse ou Grande Salle que l’on doit au genie de Rastrelli et dont le volume gigantesque est encore augmente par la multitude des fenetres et des miroirs. C’est en 2003 que fut achevee la reconstitution de ce que l’on considerait jadis comme la huitieme merveille du monde : le salon d’ambre. En 1717, le roi de Prusse avait offert a Pierre Ier des plaques de cette pierre jaune que les gens de la Baltique nommaient ” les larmes des oiseaux de mer”. Translucide, cette pierre, selon la lumiere, se charge de reflets de miel ou de brun rougeatre et seduit par son eclat. Tous ceux qui eurent l’occasion de voir le salon d’Ambre furent emerveilles. Voici ce qu’en disait Theophile Gautier : ” Cette chambre de dimensions relativement grandes est, de trois cotes, du sol aux frises, entierement revetue d’une mosaique d’ambre. L’oeil qui n’est pas habitue a voir une telle quantite d’ambre est comme ebloui par la richesse de tons chauds qui traversent toute la gamme des jaunes, du topaze etincelant au citron clair…”

Dans les autres pieces plus somptueuses les unes que les autres, on oscille entre le caractere intime de certaines inspirees souvent de l’art pompeien ou par l’abondance, parfois surchargee, des pieces de reception qui avait pour mission d’impressionner le visiteur. Je me souviens particulierement des merveilleux poeles en faience de Delft ou de la chambre de Maria Feodorovna, creee par Charles Cameron, avec les fines colonnettes de l’alcove richement ornementees, rehaussees de cannelures qui leur conferent une grace aerienne. Et comment oublier le parquet en bois precieux du salon bleu avec son dessin geometrique d’une richesse stupefiante.

Tsarskoie Selo est non seulement lie au souvenir de Catherine II dont la personnalite et le caractere firent une vive impression sur  ses contemporains, femme hors du commun douee d’une grande intelligence, d’un don naturel pour l’administration et le commandement, d’un sens pratique remarquable et d’une energie inlassable, mais egalement a celui du poete, si cher au coeur des Russes, Alexandre Pouchkine. A propos de Catherine, il faut rendre a la verite historique ce qu’on lui doit. Si cette femme a marque son temps d’un prestige flamboyant, elle a eu aussi des faiblesses, inextricablement melees a ses qualites. La resolution pouvait facilement devenir cruaute, l’ambition nourrissait l’orgueil, voire la vanite, la propagandiste habile n’hesitait pas a affirmer des mensonges, quant a son egoisme, il etait sans limite, cette femme ne voyait rien en-dehors d’elle.Si son regne fut l’un des plus glorieux de l’histoire russe, marque par un profond bouillonnement culturel, cette souveraine si seduisante et volontaire, qui sut oublier son origine allemande en devenant l’incarnation meme de la Russie, a sacrifie a une noblesse soucieuse de conserver ses privileges les idees genereuses que son intelligence eclairee et son intimite avec les philosophes francais Voltaire, Diderot et Montesquieu lui avaient permis d’acquerir. C’est ainsi que le gouvernement de Catherine, en renforcant les privileges de la noblesse, a contribue a la legalisation du servage en Ukraine et, pour ainsi dire, a l’uniformisation de ce fleau dans tout l’empire. Mais nous devons aussi a la verite que les milliardaires d’aujourd’hui, nouvelle aristocratie de l’argent, seront tout aussi avides pour sauvegarder leurs acquis. L’homme n’a pas change, c’est seulement l’argent qui a change de poche.

Il n’en reste pas moins que son siecle fut marque par l’influence francaise, d’autant mieux que l’imperatrice entretenait une abondante correspondance avec Voltaire. Leurs eloges reciproques ne peuvent manquer d’amuser de nos jours par leur emphase. Voici quelques qualificatifs que Voltaire destinait a Catherine, plus flagorneur a son egard que cette derniere lui versait une pension royale. Ainsi la nommait-il  : L’incomparable, l’Etoile du nord, Le paradis terrestre – ou lui adressait-il, dans son courrier, des expressions admiratives comme celles-ci : Heureux qui voit vos augustes merveilles ! – Oh Catherine ! heureux qui vous entend ! – Plaire et regner, c’est votre talent ; mais le premier me touche davantage ; par votre esprit vous etonnez le sage, qui cesserait de l’etre en vous voyant ! – De tels exces courtisans ne manquent pas de piquant de la part d’un philosophe qui entendait favoriser la suprematie de la Raison.

L’autre personnage est, comme je l’ecrivais plus haut, le plus grand poete de la langue russe, Alexandre Pouchkine, createur d’une esthetique moderne de la prose et considere comme le symbole meme de Saint-Petersbourg. Son oeuvre – ecrit Fedorovski – marque le couronnement d’un siecle de maturation de la langue litteraire russe. Homme des Lumieres, il scella l’union de l’esprit entre deux siecles, le XVIIIe qui l’inspira et le XIXe ou il vecut. A cette fusion s’ajoute une autre dimension : le plus grand poete russe fut aussi le plus francais. Il parlait notre langue a la perfection ainsi que quelques autres dont l’espagnol et l’allemand. Il avait pour aieul maternel un noir abyssin adopte par Pierre le Grand qui le fit general avant de le marier a une dame de la cour. De cet ancetre, Alexandre Pouchkine tenait ses levres epaisses, son teint olivatre et ses cheveux crepus. La goutte de sang tombee d’Afrique dans la neige russe – ecrira a son propos Melchior de Vogue. A cela s’ajoutait le don d’ecrire, de plaire et d’eblouir. Admis au lycee de Tsarskoie Selo fonde par Alexandre Ier, il y fit ses etudes de 1811 a 1817 et vecut dans le parc du palais ses premiers emois amoureux, s’y attardant les nuits de pleine lune aupres de la belle Marie Charon-Laroze, jeune veuve qui trainait dans son sillage une melancolie distinguee. Ses etudes terminees, le poete s’eloigna de Tsarskoie Selo, mais y revint avec sa jeune femme Nathalie Nikolaivna, de quatorze ans sa cadette, consideree comme la plus belle femme de Saint-Petersbourg et qui avait fait forte impression sur la cour et sur l’empereur Nicolas Ier lui-meme. Ensemble ils aimaient marcher le long de la facade du palais rehaussee par les celebres domes dores de la chapelle et assister aux bals qui s’y deroulaient frequemment. Si bien que Tsarskoie Selo devint pour les generations futures la Terre Sainte de la poesie russe. Pouchkine n’avait-il pas consacre de nombreux vers a ce lieu exceptionnel qu’il avait profondement aime ? En souvenir de ses annees de jeunesse, lors des fetes du centenaire de sa naissance le 26 mai 1899, dans le jardin attenant au lycee, on posa la premiere pierre d’un monument a sa memoire d’apres le modele  de Robert Bach. Ce dernier fut erige aux frais des habitants, afin de perpetuer leur amour pour le genie de la poesie russe. C’est ainsi que Tsarskoie Selo unit tous les arts a leur degre le plus eleve.

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Un moment de lecture avec la famille Mann

Je ne pouvais passer par l’Allemagne sans faire reference a la famille Mann, Thomas et Heinrich les deux freres et Klaus le fils de Thomas) qui a tellement marque la litterature allemande dans la premiere moitie du XX° siecle quand elle etait encore tres brillante malgre les conditions tres difficiles qu’elle subissait. J’ai eu la chance de croiser ces trois auteurs au cours de mes lectures et, meme si elles sont deja anciennes, elles restent comme trois moments importants dans ma construction intellectuelle, culturelle et humaniste. Si Thomas a mis un certain temps a affiche son opposition au regime dictatorial, son frere et son fils ont embouche les trompettes de la revolte beaucoup plus prestement et j’ai eu la chance de faire des lectures qui ne laissent aucune ambiguite a ce sujet. Pour evoquer ces monstres de la litterature germanique, j’ai choisi Erich Maria Remarque que j’ai decouvert quand j’etais adolescent et qui m’est revenu tres clairement en memoire quand j’ai lu, il y a quelques annees, « Le feu » de Barbusse. C’etait la aussi pour l’adolescent que j’etais alors une lecture fondatrice de ma conscience.

Encore un livre sur la guerre, sur l’atrocite de la guerre, non, peut-etre pas, mais plutot le livre sur la guerre, celle de 1914-1918, vue du cote allemand, qui vaudra bien des ennuis a son auteur quand les va-t-en-guerre reprendront du poil de la bete et reveront a nouveau d’en decoudre.

Remarque plonge ses lecteurs au cœur de la plus grande boucherie que l’humanite a connu sans aucune complaisance. Pas une seule goutte de sang n’est epargnee, aucun morceau de tripes sortant d’un ventre perfore n’est passe sous silence, pas plus que les debris de chair sanguinolents ou les bouts de membres detaches des corps. Toute l’horreur de la guerre au corps a corps, ou a coups de canons, est etalee minutieusement, exposee intentionnellement pour bien montrer tout ce que cette guerre absurde a coute a l’humanite.

Et plus loin encore, au creux de l’horreur meme, le heros, du roman raconte comment il a assassine son premier ennemi et tout le temps qu’il a passe a cote de lui pendant qu’il agonisait et que lui aussi souffrait et agonisait dans ce trou.

Que dire apres avoir lu ce livre ? Que la guerre existe encore et qu’elle existera toujours ? Que l’homme decidement est profondement mauvais ? Ou peut-etre comme le craignait Henri Barbusse – dont „Le feu” est moins celebre que le livre de Remarque mais tout aussi puissant et eloquent sur le sujet – qu’on ne peut pas decrire l’inconcevable, que les hommes ne sont pas aptes a admettre l’horreur quand elle depasse un certain degre ce qui facilite bien la tache et le succes des revisionnistes ou autres negationnistes de tout poil..

Mon premier contact avec les Buddenbrook ne fut pas fameux car c’est un extrait de la toute fin de ce roman que je devais presenter a l’oral du baccalaureat mais comme j’avais fait l’impasse sur cette matiere … Tout cela n’est que de l’histoire tres ancienne qui m’a fait sourire quand j’ai lu, beaucoup plus tard, ce vaste roman de Thomas Mann qui lui valut sans doute une bonne partie de son Prix Nobel de litterature.

Ce roman, c’est la saga d’une famille commercante sur les rives de la Baltique, a Lubeck, de 1800 a 1875, depuis la creation de la maison de commerce jusqu’a son declin et meme sa decheance. Thomas Mann y definit le schema de la vie des grandes maisons d’affaires : le pere fondateur, le fils developpeur et les petits-fils qui ruinent tout le travail accompli par leurs devanciers. Ce grand classique de la litterature allemande est peut-etre aussi une facon pour Thomas Mann d’evoquer tous les changements qui affectent l’Allemagne au debut du siecle dernier et d’exprimer les inquietudes qu’il ressent face a la montee de nouvelles forces.

Ce roman ecrit des 1914, mais publie seulement en 1918, apres le conflit mondial, met en scene un bourgeois allemand, parfait sujet de l’empereur, qui se plie a toutes les exigences du pouvoir et en rajoute meme pour se faire bien voir et en tirer quelques profits qui lui permettront de pavaner en societe. Ce bourgeois est l’incarnation de la puissance soumise au pouvoir imperial et porteuse du nationalisme allemand. Ce qui m’a le plus frappe dans cette lecture est de constater que, des 1914, Heinrich Mann dressait deja le portrait de cette bourgeoisie allemande qui allait soutenir Hitler pour en tirer des profits consequents et pour satisfaire son orgueil nationaliste. Une grande œuvre lucide et visionnaire qui fut, evidemment, fort critiquee par de nombreux concitoyens et n’obtint pas le succes qu’elle meritait. Beaucoup plus tard, Martin Walser peindra, lui aussi, cette societe allemande de l’avant 1939 avec ses aspirations et ses ambitions peu scrupuleuses et il recevra, lui aussi, du bois vert et pourtant … c’etait en 1998 !

Klaus Mann est le fils de Thomas Mann et contrairement a son pere, il a rapidement denonce le regime nationaliste, a quitte l’Allemagne des 1933 et fut dechu de la nationalite allemande en 1935. Mais, il eut de gros problemes avec la drogue et il finit par se suicider en 1949. Son œuvre litteraire ne connut la notoriete qu’apres sa mort, et meme un peu plus tard, car, notamment dans « Mephisto » il presente les Allemands comme les survivants ne souhaitaient pas qu’on les considere. « Mephisto », c’est l’histoire d’un acteur profondement egoiste qui ne pense qu’a sa reussite, avec en toile de fond la montee en puissance du national socialisme. Et, cet acteur imbu de lui-meme restera dans le camp des nazis pour conserver son aura comme de nombreux Allemands qui n’ont pas ose s’opposer a Hitler pour conserver leur confort ou ne pas s’exposer. L’heritage de son pere etait trop lourd pour Klaus et il fallut que l’histoire fasse son œuvre et que celle du pere vieillissent un peu pour qu’on decouvre celle du fils, plus sensuelle, pas mal ecorchee, et quelque peu incertaine, comme lui qui chercha la fuite dans la drogue et des pratiques sexuelles plutot marginales.

La grandeur de Saint-Petersbourg, sa beaute eternelle, sauvee miraculeusement des guerres du XXe siecle, sont inseparables du luxe des residences des empereurs de Russie, dont Tsarskoie Selo et Peterhof (dont je vous parlerai ulterieurement ) qui forment autour d’elle comme un diademe eblouissant. Ces ensembles constitues par de splendides demeures et de magnifiques parcs sont de veritables chroniques historiques et artistiques de la vie et de l’art russes. En meme temps, chacun d’entre eux personnalise l’activite, les gouts, les predilections et les antipathies des monarques qui l’avaient choisi l’une ou l’autre comme lieu de sejour : a Elisabeth Ier et Catherine II Tsarskoie Selo, a Pierre le Grand Peterhof.

Tsarskoie Selo reflete a la perfection la grace paysagere, l’architecture, l’eclat de la poesie russe et le faste des ceremonies a la Cour imperiale. C’est Catherine Ier, la femme de Pierre le Grand qui fit l’acquisition de ces terres, appartenant autrefois a la Suede, et commenca d’y construire un palais. Apres sa mort, la fille de Pierre, Elisabeth, devenue imperatrice en 1741, avec l’envergure qui lui etait propre, ne menagea pas l’argent pour transformer les vieux batiments en une demeure luxueuse, autour de laquelle elle fit construire des pavillons et amenager des jardins. Les travaux furent bientot confies a l’architecte Bartolomeo Rastrelli qui avait deja ete en charge du Palais d’hiver ( l’actuel Ermitage ), d’ou les ressemblances evidentes entre ces deux residences, celle d’hiver et celle d’ete. Pendant le regne de Catherine II, Tsarskoie Selo va s’enrichir d’oeuvres dues a Antonio Rinaldi et Charles Cameron pour ne citer que les plus connus. Les puissantes formes decoratives determinent l’expressivite plastique du palais, lui attribuant une majeste veritablement imperiale. Cette impression est soulignee par les interieurs dont le decor reflete les gouts ayant domine aux diverses epoques. Les preferences des empereurs et imperatrices se traduisent dans l’amenagement des salles, ou le luxe baroque voisine avec l’elegance du neo-classicisme.

Arrives de bonne heure ce matin-la sous un ciel uniformement bleu, alors que les lilas embaument et que les tulipes deploient leurs colorations vives, nous recevons comme un choc l’immensite de cette facade grandiose dominee sur l’un des cotes par les bulbes d’or de sa chapelle. L’harmonie est evidente que l’on se tourne vers les batiments d’une somptuosite sans pareille ou vers le parc d’une grace captivante. On commencera par la visite du parc ou nous sommes presque seuls a deambuler dans les allees autour du Grand Etang qui est, en quelque sorte, le coeur du jardin. Ce dernier est decore d’une multitude de pavillons parmi lesquels se distinguent les Bains Turcs, sorte de mosquee en miniature, le Grand et le Petit Caprice inspire l’un et l’autre de l’art chinois tres en vogue a l’epoque. Souvent places au bord du lac ou des etangs, ces pavillons se refletent dans les eaux paisibles et peuvent etre admires de differents points de vue.

L’imperatrice Catherine prit une part active a l’embellissement de ces lieux et y devoila son genie et l’elegance de son gout. Tsarskoie Selo devint sa residence preferee. Chaque jour, elle effectuait une promenade dans le parc accompagnee de gentilshommes et de dames d’honneur. A partir de 1763, elle y vecut une partie du printemps et tout l’ete, ne rentrant a Saint-Petersbourg qu’a l’automne, avant les premiers froids. C’est elle qui transforma le parc en une sorte de ” pantheon de la gloire russe”, un complexe unique d’ouvrages comprenant les colonnes de Tchesme et Moree, l’obelisque de Kagoul qui etaient chargees de rappeler les victoires et les conquetes de l’armee russe. Le plus interessant reste la Galerie de Cameron avec ses murs de pierres aux coloris rares et precieux. Ces coloris rendent particulierement originale l’architecture des cabinets de jaspe et d’agate, ainsi que celle de la Grande Salle, temoins des aspirations raffinees de l’architecte, des sculpteurs et des maitres ciseleurs, a laquelle s’ajoutent le jardin suspendu et sa pente douce qui composent un ensemble homogene ” une rhapsodie greco-romaine”- comme le disait l’imperatrice dans l’une de ses lettres. Decore de bustes de philosophes, de grands capitaines, de dieux et de heros antiques, il forme un belvedere d’ou l’on jouit d’un superbe panorama sur les paysages environnants.

Mais a l’interieur du palais d’autres emerveillements nous attendent. Et tout d’abord la salle de danse ou Grande Salle que l’on doit au genie de Rastrelli et dont le volume gigantesque est encore augmente par la multitude des fenetres et des miroirs. C’est en 2003 que fut achevee la reconstitution de ce que l’on considerait jadis comme la huitieme merveille du monde : le salon d’ambre. En 1717, le roi de Prusse avait offert a Pierre Ier des plaques de cette pierre jaune que les gens de la Baltique nommaient ” les larmes des oiseaux de mer”. Translucide, cette pierre, selon la lumiere, se charge de reflets de miel ou de brun rougeatre et seduit par son eclat. Tous ceux qui eurent l’occasion de voir le salon d’Ambre furent emerveilles. Voici ce qu’en disait Theophile Gautier : ” Cette chambre de dimensions relativement grandes est, de trois cotes, du sol aux frises, entierement revetue d’une mosaique d’ambre. L’oeil qui n’est pas habitue a voir une telle quantite d’ambre est comme ebloui par la richesse de tons chauds qui traversent toute la gamme des jaunes, du topaze etincelant au citron clair…”

Dans les autres pieces plus somptueuses les unes que les autres, on oscille entre le caractere intime de certaines inspirees souvent de l’art pompeien ou par l’abondance, parfois surchargee, des pieces de reception qui avait pour mission d’impressionner le visiteur. Je me souviens particulierement des merveilleux poeles en faience de Delft ou de la chambre de Maria Feodorovna, creee par Charles Cameron, avec les fines colonnettes de l’alcove richement ornementees, rehaussees de cannelures qui leur conferent une grace aerienne. Et comment oublier le parquet en bois precieux du salon bleu avec son dessin geometrique d’une richesse stupefiante.

Tsarskoie Selo est non seulement lie au souvenir de Catherine II dont la personnalite et le caractere firent une vive impression sur  ses contemporains, femme hors du commun douee d’une grande intelligence, d’un don naturel pour l’administration et le commandement, d’un sens pratique remarquable et d’une energie inlassable, mais egalement a celui du poete, si cher au coeur des Russes, Alexandre Pouchkine. A propos de Catherine, il faut rendre a la verite historique ce qu’on lui doit. Si cette femme a marque son temps d’un prestige flamboyant, elle a eu aussi des faiblesses, inextricablement melees a ses qualites. La resolution pouvait facilement devenir cruaute, l’ambition nourrissait l’orgueil, voire la vanite, la propagandiste habile n’hesitait pas a affirmer des mensonges, quant a son egoisme, il etait sans limite, cette femme ne voyait rien en-dehors d’elle.Si son regne fut l’un des plus glorieux de l’histoire russe, marque par un profond bouillonnement culturel, cette souveraine si seduisante et volontaire, qui sut oublier son origine allemande en devenant l’incarnation meme de la Russie, a sacrifie a une noblesse soucieuse de conserver ses privileges les idees genereuses que son intelligence eclairee et son intimite avec les philosophes francais Voltaire, Diderot et Montesquieu lui avaient permis d’acquerir. C’est ainsi que le gouvernement de Catherine, en renforcant les privileges de la noblesse, a contribue a la legalisation du servage en Ukraine et, pour ainsi dire, a l’uniformisation de ce fleau dans tout l’empire. Mais nous devons aussi a la verite que les milliardaires d’aujourd’hui, nouvelle aristocratie de l’argent, seront tout aussi avides pour sauvegarder leurs acquis. L’homme n’a pas change, c’est seulement l’argent qui a change de poche.

Il n’en reste pas moins que son siecle fut marque par l’influence francaise, d’autant mieux que l’imperatrice entretenait une abondante correspondance avec Voltaire. Leurs eloges reciproques ne peuvent manquer d’amuser de nos jours par leur emphase. Voici quelques qualificatifs que Voltaire destinait a Catherine, plus flagorneur a son egard que cette derniere lui versait une pension royale. Ainsi la nommait-il  : L’incomparable, l’Etoile du nord, Le paradis terrestre – ou lui adressait-il, dans son courrier, des expressions admiratives comme celles-ci : Heureux qui voit vos augustes merveilles ! – Oh Catherine ! heureux qui vous entend ! – Plaire et regner, c’est votre talent ; mais le premier me touche davantage ; par votre esprit vous etonnez le sage, qui cesserait de l’etre en vous voyant ! – De tels exces courtisans ne manquent pas de piquant de la part d’un philosophe qui entendait favoriser la suprematie de la Raison.

L’autre personnage est, comme je l’ecrivais plus haut, le plus grand poete de la langue russe, Alexandre Pouchkine, createur d’une esthetique moderne de la prose et considere comme le symbole meme de Saint-Petersbourg. Son oeuvre – ecrit Fedorovski – marque le couronnement d’un siecle de maturation de la langue litteraire russe. Homme des Lumieres, il scella l’union de l’esprit entre deux siecles, le XVIIIe qui l’inspira et le XIXe ou il vecut. A cette fusion s’ajoute une autre dimension : le plus grand poete russe fut aussi le plus francais. Il parlait notre langue a la perfection ainsi que quelques autres dont l’espagnol et l’allemand. Il avait pour aieul maternel un noir abyssin adopte par Pierre le Grand qui le fit general avant de le marier a une dame de la cour. De cet ancetre, Alexandre Pouchkine tenait ses levres epaisses, son teint olivatre et ses cheveux crepus. La goutte de sang tombee d’Afrique dans la neige russe – ecrira a son propos Melchior de Vogue. A cela s’ajoutait le don d’ecrire, de plaire et d’eblouir. Admis au lycee de Tsarskoie Selo fonde par Alexandre Ier, il y fit ses etudes de 1811 a 1817 et vecut dans le parc du palais ses premiers emois amoureux, s’y attardant les nuits de pleine lune aupres de la belle Marie Charon-Laroze, jeune veuve qui trainait dans son sillage une melancolie distinguee. Ses etudes terminees, le poete s’eloigna de Tsarskoie Selo, mais y revint avec sa jeune femme Nathalie Nikolaivna, de quatorze ans sa cadette, consideree comme la plus belle femme de Saint-Petersbourg et qui avait fait forte impression sur la cour et sur l’empereur Nicolas Ier lui-meme. Ensemble ils aimaient marcher le long de la facade du palais rehaussee par les celebres domes dores de la chapelle et assister aux bals qui s’y deroulaient frequemment. Si bien que Tsarskoie Selo devint pour les generations futures la Terre Sainte de la poesie russe. Pouchkine n’avait-il pas consacre de nombreux vers a ce lieu exceptionnel qu’il avait profondement aime ? En souvenir de ses annees de jeunesse, lors des fetes du centenaire de sa naissance le 26 mai 1899, dans le jardin attenant au lycee, on posa la premiere pierre d’un monument a sa memoire d’apres le modele  de Robert Bach. Ce dernier fut erige aux frais des habitants, afin de perpetuer leur amour pour le genie de la poesie russe. C’est ainsi que Tsarskoie Selo unit tous les arts a leur degre le plus eleve.

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Postat de pe data de 31 ian., 2010 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 115 ori.

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