Le realisateur roumain Andrei Ujica a montre un film hors normes et hors competition dans la selection officielle: l’Autobiographie de Nicolae Ceausescu. Un documentaire marathon de trois heures, fabrique uniquement avec des archives de films souvent inedites.

Il faut savoir que Ceausescu a ete filme une heure par jours durant 25 ans sans interruption.

Le realisateur, ne en 1951 a Timisoara, avait deja presente les Videogrammes d’une revolution en 1992. En 1995, il confrontait dans Out of the Present des images de la revolution roumaine de 1989, tournees par des cineastes amateurs, et le point de vue du cosmonaute Serguei Krikalev pendant son sejour de dix mois a bord de la Station Mir. Cette fois, Ujica montre des scenes souvent surrealistes et tres actuelles de la periode ou Ceausescu a ete au pouvoir (1965-1989). Andrei Ujica etait l’invite de l’emission « Culture Vive » sur RFI, le 19 mai 2010.

Andrei Ujica : A la fin, je crois qu’il etait hors norme. Je l’ai connu un peu seulement, apres le film, maintenant. C’est la raison pour laquelle j’ai fait le film. Pour notre generation en Roumanie, il etait seulement un ecran sur lequel nous avons projete toute notre haine contre tout le totalitarisme qui est represente.

RFI : Comment avez-vous procede ? J’imagine qu’il y a des montagnes d’archives.

Andrei Ujica : Il faut savoir que Ceausescu a ete filme en moyenne une heure par jour, vingt-cinq annees sans interruption. Apres sa disparition, on avait une archive gigantesque autour de 10.000 heures. De ces 10.000 heures, on a preserve autour de 1.000 heures, qui se trouvent dans de grandes archives a Bucarest : l’Archive nationale du cinema et l’Archive de la television nationale.

Il y a aussi des images privees, il y a des scenes incroyables, dans votre film, ou on voit Ceausescu jouer au volley, aller en croisiere, assister aux obseques de sa mere, essayer de nager avec sa femme. A cette epoque-la, dans les annees 70, ils ont l’air tres a la mode.

Andrei Ujica : C’est toute une evolution de ce Bucarest qui etait un peu swinging, dans les annees 60. Et concernant ces images privees, c’etait une sorte de « home movies » avant la lettre. Il aimait etre filme. Il a renonce completement a une vie privee.

RFI : Lui, qui n’avait pas fait d’etudes, avait tres tres vite compris ce qu’etait la communication moderne. Les hommes d’etat aujourd’hui ne font pas des choses si differentes que cela.

Andrei Ujica : Oui. Je regrette de dire ca, mas j’ai decouvert qu’il etait a la fin un personnage plein de qualites. Il etait tres professionnel dans ce metier politique. Il etait enferme dans une ideologie totalitariste, pour laquelle il a paye de sa vie. Il avait un grand talent pour la politique etrangere et aussi quelques intuitions comme celle-la, sur les medias, qui lui sont tres propres.

RFI : La mise en scene est tres precise et presque bipolaire. D’une part le Ceausescu surpuissant, qui fait des discours devant des milliers de personnes en delire – et on dirait presque un rocker – et de l’autre cote le Ceausescu beaucoup plus modeste et homme du peuple, qui va manger des petits bouts de fromage sur des marches.

Andrei Ujica : Il avait toutes ces facettes. Il est originaire d’un petit village au sud de la Roumanie qui respecte ses parents et l’enterrement de sa mere… tous les rituels du village. D’une part, il etait un homme du peuple et, sur la fin, il avait une sorte de complexe aristocrate pharaonique. Il etait completement sur une autre orbite, avec l’idee de construire des pyramides « kitch » pour l’avenir, comme sa maison du peuple a Bucarest.

RFI : Vous mettez tres bien en regard les deux anniversaires, celui des 55 ans et celui des 60 ans, et on voit bien qu’en cinq ans il y a eu un enorme bond an avant dans la dictature.

Andrei Ujica : Oui, il y a deux flash back : l’un tres court, pendant la visite de Charles-de-Gaulle a Bucarest  -quand de Gaulle part de Bucarest dans la nuit, tres precipite parce que c’etait en mai 68 et que Paris etait en revolution- et Ceausescu reste sur la piste et se souvient tres bien d’une phrase de Gaulle devant la grande Assemblee nationale. Et apres c’est un autre flash back. La periode entre 73 et 78 etait une ligne triomphale : il a ete institue comme premier President de la Republique en Roumanie. Apres il y a eu toute une serie malefique qui annoncait la fin de cette periode. Ca a commence avec le grand tremblement de terre a Bucarest, apres la mort de sa mere, et finalement une contestation a l’interieur du comite central.

RFI : Vous dites „en fin de compte le dictateur n’est qu’un artiste qui a la possibilite de mettre son egoisme totalement en pratique. Ce n’est qu’une question de niveau esthetique, qui s’appelle Baudelaire, Louis XIV ou Nicolae Ceausescu”.

Andrei Ujica : A certains moments, la solitude du dictateur ideologique est tres proche de la solitude d’un artiste qui a peur, qui ne peut pas terminer son œuvre. La difference, c’est que le dictateur a la possibilite de mettre totalement en pratique l’egoisme de sa vision. L’artiste non. L’artiste, il peut terroriser seulement sa famille, quelques amis, qu’ils restent des amis ou pas. Et en plus il existe une instance critique par rapport a l’artiste. Le dictateur annule tout ca. On voit ca tres clair dans le rapport entre Kim-Il-Song en Coree et sa nation. »

Andrei Ujica : Il n’existe en cinema jusqu’a present aucune biographie complete de grands dictateurs de XXeme siecle. On a des fragments, des biographies fragmentaires sur Hitler, sur Staline. Je crois que Ceausescu a eu une biographie qui est exemplaire pour un dictateur du XX

siecle. Il etait un dictateur d’un calibre moyen, parce qu’il n’etait pas le dictateur d’un grand pouvoir, comme la Russie ou l’Allemagne. C’etait un pays de moyenne importance. Un tres bon cas d’etude pour la figure de dictature. »

RFI : Il garde quelque chose de l’humanite. Dans votre film, il est parfois un peu sympathique, il a l’air assez sincere. C’est ce qui est peut-etre le pire.

Andrei Ujica : Oui, oui. Oui, oui… c’est ca.

Read the article on Radio France Internationale

Andrei Ujica : « Nicolae Ceausescu », la premiere biographie complete d’un dictateur du XXe siecle

Le realisateur roumain Andrei Ujica a montre un film hors normes et hors competition dans la selection officielle: l’Autobiographie de Nicolae Ceausescu. Un documentaire marathon de trois heures, fabrique uniquement avec des archives de films souvent inedites.

Il faut savoir que Ceausescu a ete filme une heure par jours durant 25 ans sans interruption.

Le realisateur, ne en 1951 a Timisoara, avait deja presente les Videogrammes d’une revolution en 1992. En 1995, il confrontait dans Out of the Present des images de la revolution roumaine de 1989, tournees par des cineastes amateurs, et le point de vue du cosmonaute Serguei Krikalev pendant son sejour de dix mois a bord de la Station Mir. Cette fois, Ujica montre des scenes souvent surrealistes et tres actuelles de la periode ou Ceausescu a ete au pouvoir (1965-1989). Andrei Ujica etait l’invite de l’emission « Culture Vive » sur RFI, le 19 mai 2010.

Andrei Ujica : A la fin, je crois qu’il etait hors norme. Je l’ai connu un peu seulement, apres le film, maintenant. C’est la raison pour laquelle j’ai fait le film. Pour notre generation en Roumanie, il etait seulement un ecran sur lequel nous avons projete toute notre haine contre tout le totalitarisme qui est represente.

RFI : Comment avez-vous procede ? J’imagine qu’il y a des montagnes d’archives.

Andrei Ujica : Il faut savoir que Ceausescu a ete filme en moyenne une heure par jour, vingt-cinq annees sans interruption. Apres sa disparition, on avait une archive gigantesque autour de 10.000 heures. De ces 10.000 heures, on a preserve autour de 1.000 heures, qui se trouvent dans de grandes archives a Bucarest : l’Archive nationale du cinema et l’Archive de la television nationale.

Il y a aussi des images privees, il y a des scenes incroyables, dans votre film, ou on voit Ceausescu jouer au volley, aller en croisiere, assister aux obseques de sa mere, essayer de nager avec sa femme. A cette epoque-la, dans les annees 70, ils ont l’air tres a la mode.

Andrei Ujica : C’est toute une evolution de ce Bucarest qui etait un peu swinging, dans les annees 60. Et concernant ces images privees, c’etait une sorte de « home movies » avant la lettre. Il aimait etre filme. Il a renonce completement a une vie privee.

RFI : Lui, qui n’avait pas fait d’etudes, avait tres tres vite compris ce qu’etait la communication moderne. Les hommes d’etat aujourd’hui ne font pas des choses si differentes que cela.

Andrei Ujica : Oui. Je regrette de dire ca, mas j’ai decouvert qu’il etait a la fin un personnage plein de qualites. Il etait tres professionnel dans ce metier politique. Il etait enferme dans une ideologie totalitariste, pour laquelle il a paye de sa vie. Il avait un grand talent pour la politique etrangere et aussi quelques intuitions comme celle-la, sur les medias, qui lui sont tres propres.

RFI : La mise en scene est tres precise et presque bipolaire. D’une part le Ceausescu surpuissant, qui fait des discours devant des milliers de personnes en delire – et on dirait presque un rocker – et de l’autre cote le Ceausescu beaucoup plus modeste et homme du peuple, qui va manger des petits bouts de fromage sur des marches.

Andrei Ujica : Il avait toutes ces facettes. Il est originaire d’un petit village au sud de la Roumanie qui respecte ses parents et l’enterrement de sa mere… tous les rituels du village. D’une part, il etait un homme du peuple et, sur la fin, il avait une sorte de complexe aristocrate pharaonique. Il etait completement sur une autre orbite, avec l’idee de construire des pyramides « kitch » pour l’avenir, comme sa maison du peuple a Bucarest.

RFI : Vous mettez tres bien en regard les deux anniversaires, celui des 55 ans et celui des 60 ans, et on voit bien qu’en cinq ans il y a eu un enorme bond an avant dans la dictature.

Andrei Ujica : Oui, il y a deux flash back : l’un tres court, pendant la visite de Charles-de-Gaulle a Bucarest  -quand de Gaulle part de Bucarest dans la nuit, tres precipite parce que c’etait en mai 68 et que Paris etait en revolution- et Ceausescu reste sur la piste et se souvient tres bien d’une phrase de Gaulle devant la grande Assemblee nationale. Et apres c’est un autre flash back. La periode entre 73 et 78 etait une ligne triomphale : il a ete institue comme premier President de la Republique en Roumanie. Apres il y a eu toute une serie malefique qui annoncait la fin de cette periode. Ca a commence avec le grand tremblement de terre a Bucarest, apres la mort de sa mere, et finalement une contestation a l’interieur du comite central.

RFI : Vous dites „en fin de compte le dictateur n’est qu’un artiste qui a la possibilite de mettre son egoisme totalement en pratique. Ce n’est qu’une question de niveau esthetique, qui s’appelle Baudelaire, Louis XIV ou Nicolae Ceausescu”.

Andrei Ujica : A certains moments, la solitude du dictateur ideologique est tres proche de la solitude d’un artiste qui a peur, qui ne peut pas terminer son œuvre. La difference, c’est que le dictateur a la possibilite de mettre totalement en pratique l’egoisme de sa vision. L’artiste non. L’artiste, il peut terroriser seulement sa famille, quelques amis, qu’ils restent des amis ou pas. Et en plus il existe une instance critique par rapport a l’artiste. Le dictateur annule tout ca. On voit ca tres clair dans le rapport entre Kim-Il-Song en Coree et sa nation. »

Andrei Ujica : Il n’existe en cinema jusqu’a present aucune biographie complete de grands dictateurs de XXeme siecle. On a des fragments, des biographies fragmentaires sur Hitler, sur Staline. Je crois que Ceausescu a eu une biographie qui est exemplaire pour un dictateur du XX

siecle. Il etait un dictateur d’un calibre moyen, parce qu’il n’etait pas le dictateur d’un grand pouvoir, comme la Russie ou l’Allemagne. C’etait un pays de moyenne importance. Un tres bon cas d’etude pour la figure de dictature. »

RFI : Il garde quelque chose de l’humanite. Dans votre film, il est parfois un peu sympathique, il a l’air assez sincere. C’est ce qui est peut-etre le pire.

Andrei Ujica : Oui, oui. Oui, oui… c’est ca.

Read the article on Radio France Internationale

Postat de pe data de 20 mai, 2010 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 157 ori.

Publica un raspuns