Après les déclarations du chef de l’Etat sur les „Roms et Gens du Voyage”, nombre d’associations, d’intellectuels et quelques hommes politiques ont réagi pour dénoncer les amalgames qui permettent, à bon compte, de faire diversion dans un contexte de crise politique aiguë. Certains ont mis en perspective la stigmatisation de ces groupes, bien ancrée dans l’histoire républicaine et, plus généralement, sur le Vieux Continent. On a enfin pu alerter sur les risques de violences physiques pesant aujourd’hui directement sur ceux désignés comme „Roms et Gens du Voyage”. Toutes ces réactions sont bien entendu justifiées et nécessaires. Mais elles apparaissent malheureusement impuissantes à gripper la mécanique nourrissant les discours gouvernementaux et, plus fondamentalement, le „bon sens” au fondement de l’anti-tsiganisme, en France comme ailleurs.
La lecture des réactions des internautes sur les sites d’information l’illustre de manière éloquente : pour les uns le chef de l’État et le gouvernement jouent, comme souvent, avec le feu en jouant la carte du populisme sécuritaire ; pour les autres – dénonçant le laxisme des premiers – il ne faut pas avoir peur de s’attaquer aux „vrais problèmes” posés par „ces gens”. On a ainsi le plus souvent affaire à des positions de principe se nourrissant en boucle, d’autant plus inébranlables qu’elles ne remettent jamais en cause la catégorie définie comme problématique. Une telle opposition binaire ne sert qu’à reproduire des positionnements idéologiques en instrumentalisant la fameuse „question rom”, ad-nauseam.
Or le problème n’est pas de savoir si les „Roms et Gens du Voyage” sont avant tout victimes de l’appareil d’État et du racisme populaire ou, s'”ils” sont, au contraire, coupables de leur „marginalité”.
Rien ne bougera jamais tant que l’on continuera d’aborder la catégorie même „Roms et Gens du Voyage” comme une population évidente, indéfiniment offerte à la pitié ou au blâme, selon les penchants politiques des uns et des autres. Et tout en invitant à davantage de nuances, les réactions face aux amalgames du gouvernement ne remettent jamais en cause l’existence de cette „communauté” en tant qu’entité sociale homogène.
Pourtant, hormis la catégorisation imposée par les sociétés majoritaires qui les réunissent sous une seule étiquette (variable au fil de l’histoire, d’où l’inflation des confusions), rien n’autorise à tenir comme allant d’elles-mêmes les similitudes entre ces groupes. L'”origine indienne” est une découverte de la science linguistique apparue à la fin du 18ème siècle , non un souvenir entretenu par les intéressés au sein même des diverses communautés.
Quant au „nomadisme”, cela fait plusieurs décennies que les chercheurs démontrent et répètent qu’il n’est en rien une caractéristique des dits Tsiganes, pas plus hier qu’aujourd’hui : on trouve des groupes qui, pour des raisons historiques et économiques, pratiquent une mobilité saisonnière, mais l’immense majorité d’entre eux a toujours été sédentaire. Au point que le qualificatif lui-même semble superflu…
L’exemple de la Seine-Saint-Denis est un moyen efficace de se faire à l’idée de l’irréductible diversité des dits Tsiganes ou „Roms et Gens du Voyage”, pour peu qu’on prête attention à la manière dont eux-mêmes se nomment :
– des familles gitanes (venues du Languedoc et d’Espagne) y vivent depuis la fin du 19ème siècle, le plus souvent en habitat „standard” (pavillons ou appartements) ;
– des groupes familiaux manouches, yéniches et voyageurs, majoritairement originaires de l’Est de la France, s’y sont implantés à la même époque, soit il y a plus d’un siècle. Nombre d’entre eux vivent en habitat caravane ou mixte (maison et caravane). Ils correspondent pour l’essentiel à la catégorie administrative des „Gens du Voyage” – ceci ne signifiant pas qu’ils „voyagent” réellement ;
– une communauté rom (les „Roms de Paris”) est présente en Seine-Saint-Denis depuis l’entre-deux-guerres. Comme les précédents, ils sont aujourd’hui citoyens français et habitent dans leur grande majorité des pavillons de banlieue ;
– d’autres groupes roms, originaires d’ex-Yougoslavie, se sont installés dans les villes du département au cours des années 1960-1970. Préserva nt pour certains des liens avec le pays d’origine, ils vivent, là-encore, dans des maisons banales, l’habitat caravane n’étant dans leur cas qu’une réponse à l’impossibilité d’accéder à la location ou à la propriété ;
– en rencontre enfin depuis les années 1990-2000 des groupes familiaux roms originaires de Roumanie et de Bulgarie, occupant essentiellement des squats ou des bidonvilles, à défaut d’autres possibilités : sans droit au travail et aux prestations sociales, ils „tournent” de terrain en terrain sur les communes du département depuis parfois plus de dix ans, au rythme des expulsions… Précisons enfin qu’eux-mêmes ne forment pas une communauté mais divers groupes distincts et que leur nombre est stable depuis 2003-2004 – autours de 3000 personnes – même si la mobilité subie les rend particulièrement visibles.
Certains parlent finalement de „mosaïque” pour définir l’ensemble tsigane. Cette mosaïque n’existe cependant que pour ceux qui la regardent, c’est-à-dire les non-Tsiganes. Certes, on identifie de proche en proche des points communs entre différents groupes : les Roms originaires d’Europe orientale sont marquées par des influences en partie communes, liées à leur appartenance à une même aire historico-culturelle.
Toutefois, entrant dans le détail, on ne peut que constater leur grande diversité, directement issue des terroirs dont ces communautés sont issues : les Roms turcophones musulmans du sud de la Bulgarie, les Roms saxons du centre de la Transylvanie et les Roms slovènes installés depuis 40 ans en Italie du Nord n’ont pas le même passé, ne pratiquent pas les mêmes activités professionnelles, sont diversement insérés dans des environnements eux-mêmes divers etc.
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Martin Olivera, anthropologue

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Dénoncer l’anti-tsiganisme sans s’attaquer à ses racines?

Après les déclarations du chef de l’Etat sur les „Roms et Gens du Voyage”, nombre d’associations, d’intellectuels et quelques hommes politiques ont réagi pour dénoncer les amalgames qui permettent, à bon compte, de faire diversion dans un contexte de crise politique aiguë. Certains ont mis en perspective la stigmatisation de ces groupes, bien ancrée dans l’histoire républicaine et, plus généralement, sur le Vieux Continent. On a enfin pu alerter sur les risques de violences physiques pesant aujourd’hui directement sur ceux désignés comme „Roms et Gens du Voyage”. Toutes ces réactions sont bien entendu justifiées et nécessaires. Mais elles apparaissent malheureusement impuissantes à gripper la mécanique nourrissant les discours gouvernementaux et, plus fondamentalement, le „bon sens” au fondement de l’anti-tsiganisme, en France comme ailleurs.
La lecture des réactions des internautes sur les sites d’information l’illustre de manière éloquente : pour les uns le chef de l’État et le gouvernement jouent, comme souvent, avec le feu en jouant la carte du populisme sécuritaire ; pour les autres – dénonçant le laxisme des premiers – il ne faut pas avoir peur de s’attaquer aux „vrais problèmes” posés par „ces gens”. On a ainsi le plus souvent affaire à des positions de principe se nourrissant en boucle, d’autant plus inébranlables qu’elles ne remettent jamais en cause la catégorie définie comme problématique. Une telle opposition binaire ne sert qu’à reproduire des positionnements idéologiques en instrumentalisant la fameuse „question rom”, ad-nauseam.
Or le problème n’est pas de savoir si les „Roms et Gens du Voyage” sont avant tout victimes de l’appareil d’État et du racisme populaire ou, s'”ils” sont, au contraire, coupables de leur „marginalité”.
Rien ne bougera jamais tant que l’on continuera d’aborder la catégorie même „Roms et Gens du Voyage” comme une population évidente, indéfiniment offerte à la pitié ou au blâme, selon les penchants politiques des uns et des autres. Et tout en invitant à davantage de nuances, les réactions face aux amalgames du gouvernement ne remettent jamais en cause l’existence de cette „communauté” en tant qu’entité sociale homogène.
Pourtant, hormis la catégorisation imposée par les sociétés majoritaires qui les réunissent sous une seule étiquette (variable au fil de l’histoire, d’où l’inflation des confusions), rien n’autorise à tenir comme allant d’elles-mêmes les similitudes entre ces groupes. L'”origine indienne” est une découverte de la science linguistique apparue à la fin du 18ème siècle , non un souvenir entretenu par les intéressés au sein même des diverses communautés.
Quant au „nomadisme”, cela fait plusieurs décennies que les chercheurs démontrent et répètent qu’il n’est en rien une caractéristique des dits Tsiganes, pas plus hier qu’aujourd’hui : on trouve des groupes qui, pour des raisons historiques et économiques, pratiquent une mobilité saisonnière, mais l’immense majorité d’entre eux a toujours été sédentaire. Au point que le qualificatif lui-même semble superflu…
L’exemple de la Seine-Saint-Denis est un moyen efficace de se faire à l’idée de l’irréductible diversité des dits Tsiganes ou „Roms et Gens du Voyage”, pour peu qu’on prête attention à la manière dont eux-mêmes se nomment :
– des familles gitanes (venues du Languedoc et d’Espagne) y vivent depuis la fin du 19ème siècle, le plus souvent en habitat „standard” (pavillons ou appartements) ;
– des groupes familiaux manouches, yéniches et voyageurs, majoritairement originaires de l’Est de la France, s’y sont implantés à la même époque, soit il y a plus d’un siècle. Nombre d’entre eux vivent en habitat caravane ou mixte (maison et caravane). Ils correspondent pour l’essentiel à la catégorie administrative des „Gens du Voyage” – ceci ne signifiant pas qu’ils „voyagent” réellement ;
– une communauté rom (les „Roms de Paris”) est présente en Seine-Saint-Denis depuis l’entre-deux-guerres. Comme les précédents, ils sont aujourd’hui citoyens français et habitent dans leur grande majorité des pavillons de banlieue ;
– d’autres groupes roms, originaires d’ex-Yougoslavie, se sont installés dans les villes du département au cours des années 1960-1970. Préserva nt pour certains des liens avec le pays d’origine, ils vivent, là-encore, dans des maisons banales, l’habitat caravane n’étant dans leur cas qu’une réponse à l’impossibilité d’accéder à la location ou à la propriété ;
– en rencontre enfin depuis les années 1990-2000 des groupes familiaux roms originaires de Roumanie et de Bulgarie, occupant essentiellement des squats ou des bidonvilles, à défaut d’autres possibilités : sans droit au travail et aux prestations sociales, ils „tournent” de terrain en terrain sur les communes du département depuis parfois plus de dix ans, au rythme des expulsions… Précisons enfin qu’eux-mêmes ne forment pas une communauté mais divers groupes distincts et que leur nombre est stable depuis 2003-2004 – autours de 3000 personnes – même si la mobilité subie les rend particulièrement visibles.
Certains parlent finalement de „mosaïque” pour définir l’ensemble tsigane. Cette mosaïque n’existe cependant que pour ceux qui la regardent, c’est-à-dire les non-Tsiganes. Certes, on identifie de proche en proche des points communs entre différents groupes : les Roms originaires d’Europe orientale sont marquées par des influences en partie communes, liées à leur appartenance à une même aire historico-culturelle.
Toutefois, entrant dans le détail, on ne peut que constater leur grande diversité, directement issue des terroirs dont ces communautés sont issues : les Roms turcophones musulmans du sud de la Bulgarie, les Roms saxons du centre de la Transylvanie et les Roms slovènes installés depuis 40 ans en Italie du Nord n’ont pas le même passé, ne pratiquent pas les mêmes activités professionnelles, sont diversement insérés dans des environnements eux-mêmes divers etc.
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Martin Olivera, anthropologue

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Postat de pe data de 11 aug., 2010 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 100 ori.

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