Des millions d’Africains fetent en 2010 le demi-siecle de leur drapeau, de leur hymne, de leur nation. Retour sur les annees qui ont mene aux independances.
S’il est un anniversaire que Jeune Afrique se devait de ne pas manquer, c’est bien celui-la. Tout au long de l’annee qui s’ouvre, dix-sept pays du continent, dont quinze francophones, celebreront leur demi-siecle d’independance, et votre hebdomadaire accompagnera, semaine apres semaine, pays par pays, ce calendrier historique en posant a chaque fois la seule question qui vaille : qu’avez-vous fait de vos cinquante ans ? Une interrogation a laquelle nous nous efforcerons aussi de repondre, le moment venu, en ce qui nous concerne. Comme nul (ou presque) ne l’ignore en effet, le premier numero de J.A. est paru un jour d’octobre 1960, annee de tous les espoirs…
Afrique action, dont le premier numero sort le 17 octobre 1960, deviendra Jeune Afrique un an plus tard.
Ce fut une annee de force joyeuse avec, pour tous ceux qui la vecurent, la certitude de participer a l’Histoire en marche. Le colon remballe son drapeau, un nouvel hymne national compose dans la fievre claque au vent de l’unite et de la dignite retrouvee, et les « peres de l’independance » s’installent dans les palais des gouverneurs envoles pour l’ex-metropole avec leurs casques coloniaux sous le bras. Le soir, apres avoir sagement ecoute des discours pleins de promesses, les nouveaux citoyens s’etourdissent sous les lampions des bals. Bien sur, la rumba prend parfois un gout amer. Des intellectuels a l’ecriture acerbe comme Mongo Beti, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Guy Landry Hazoume, Jacques Rabemananjara, et, au-dela des mers, Aime Cesaire, fustigent les mandataires autochtones de l’independance, cet « indigenat d’elite aux grands mots pateux qui collent aux dents », selon la phrase feroce de Jean-Paul Sartre dans sa preface aux Damnes de la terre, que Fanon ecrit cette annee-la. Pour eux, la veritable independance est celle pour laquelle sont morts, sous les balles francaises, Ruben Um Nyobe et les insurges malgaches de 1947, et non celle, factice, octroyee, manipulee, neocoloniale, qu’on leur offre sur un plateau en toc. Mais ces propos de militants, qui les entend vraiment alors que les quinze francophones viennent en groupe prendre place dans l’enceinte de l’ONU, aux cotes des quelques pays africains qui y siegent deja ? Partout ou presque, en depit des nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’ex-Congo belge, c’est le temps de l’enchantement national. L’avenir parait radieux.
Il ne faudra guere attendre, helas, avant que la fete se gache. A partir de 1962, annee ou Rene Dumont publie son celebre L’Afrique noire est mal partie, le continent devient sous la plume des commentateurs un radeau a la derive. Afrique « desemparee », « trahie », « convoitee ». L’assassinat de Lumumba, celui d’Olympio, les premiers coups d’Etat et l’instauration des partis uniques sont passes par la. Du jour au lendemain, toutes les reveries semblent s’etre consumees sous le feu des « soleils des independances » romances par Ahmadou Kourouma.
D’un exces d’optimisme beat et souvent pompeux, tres present dans les discours ampoules d’un Andre Malraux ou d’un Michel Debre venus remettre aux nouveau-nes les cles du pouvoir, on passe sans transition aux vaticinations cartieristes de l’afropessimisme. En un clin d’œil, le miroir a travers lequel le monde regarde l’Afrique se brise, et ses morceaux, un demi-siecle plus tard, ne sont toujours pas recolles.
Au fait, que signifie pour un jeune d’aujourd’hui le mot magique d’independance qui enflamma la generation de ses parents ? Rien ou presque. Cette page-la est tournee, definitivement, et les defis se declinent desormais en termes d’education, de sante, de developpement, de gouvernance et de democratie. Le temps ou l’on se mobilisait pour le drapeau, le droit d’editer ses timbres-poste et d’emettre ses propres passeports est a la fois revolu et profondement integre. Tant mieux. A condition de ne pas oublier que, pour qui veut comprendre l’Afrique d’aujourd’hui, tous les chemins ramenent a 1960.

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1960, enfin libres !

Des millions d’Africains fetent en 2010 le demi-siecle de leur drapeau, de leur hymne, de leur nation. Retour sur les annees qui ont mene aux independances.
S’il est un anniversaire que Jeune Afrique se devait de ne pas manquer, c’est bien celui-la. Tout au long de l’annee qui s’ouvre, dix-sept pays du continent, dont quinze francophones, celebreront leur demi-siecle d’independance, et votre hebdomadaire accompagnera, semaine apres semaine, pays par pays, ce calendrier historique en posant a chaque fois la seule question qui vaille : qu’avez-vous fait de vos cinquante ans ? Une interrogation a laquelle nous nous efforcerons aussi de repondre, le moment venu, en ce qui nous concerne. Comme nul (ou presque) ne l’ignore en effet, le premier numero de J.A. est paru un jour d’octobre 1960, annee de tous les espoirs…
Afrique action, dont le premier numero sort le 17 octobre 1960, deviendra Jeune Afrique un an plus tard.
Ce fut une annee de force joyeuse avec, pour tous ceux qui la vecurent, la certitude de participer a l’Histoire en marche. Le colon remballe son drapeau, un nouvel hymne national compose dans la fievre claque au vent de l’unite et de la dignite retrouvee, et les « peres de l’independance » s’installent dans les palais des gouverneurs envoles pour l’ex-metropole avec leurs casques coloniaux sous le bras. Le soir, apres avoir sagement ecoute des discours pleins de promesses, les nouveaux citoyens s’etourdissent sous les lampions des bals. Bien sur, la rumba prend parfois un gout amer. Des intellectuels a l’ecriture acerbe comme Mongo Beti, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Guy Landry Hazoume, Jacques Rabemananjara, et, au-dela des mers, Aime Cesaire, fustigent les mandataires autochtones de l’independance, cet « indigenat d’elite aux grands mots pateux qui collent aux dents », selon la phrase feroce de Jean-Paul Sartre dans sa preface aux Damnes de la terre, que Fanon ecrit cette annee-la. Pour eux, la veritable independance est celle pour laquelle sont morts, sous les balles francaises, Ruben Um Nyobe et les insurges malgaches de 1947, et non celle, factice, octroyee, manipulee, neocoloniale, qu’on leur offre sur un plateau en toc. Mais ces propos de militants, qui les entend vraiment alors que les quinze francophones viennent en groupe prendre place dans l’enceinte de l’ONU, aux cotes des quelques pays africains qui y siegent deja ? Partout ou presque, en depit des nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’ex-Congo belge, c’est le temps de l’enchantement national. L’avenir parait radieux.
Il ne faudra guere attendre, helas, avant que la fete se gache. A partir de 1962, annee ou Rene Dumont publie son celebre L’Afrique noire est mal partie, le continent devient sous la plume des commentateurs un radeau a la derive. Afrique « desemparee », « trahie », « convoitee ». L’assassinat de Lumumba, celui d’Olympio, les premiers coups d’Etat et l’instauration des partis uniques sont passes par la. Du jour au lendemain, toutes les reveries semblent s’etre consumees sous le feu des « soleils des independances » romances par Ahmadou Kourouma.
D’un exces d’optimisme beat et souvent pompeux, tres present dans les discours ampoules d’un Andre Malraux ou d’un Michel Debre venus remettre aux nouveau-nes les cles du pouvoir, on passe sans transition aux vaticinations cartieristes de l’afropessimisme. En un clin d’œil, le miroir a travers lequel le monde regarde l’Afrique se brise, et ses morceaux, un demi-siecle plus tard, ne sont toujours pas recolles.
Au fait, que signifie pour un jeune d’aujourd’hui le mot magique d’independance qui enflamma la generation de ses parents ? Rien ou presque. Cette page-la est tournee, definitivement, et les defis se declinent desormais en termes d’education, de sante, de developpement, de gouvernance et de democratie. Le temps ou l’on se mobilisait pour le drapeau, le droit d’editer ses timbres-poste et d’emettre ses propres passeports est a la fois revolu et profondement integre. Tant mieux. A condition de ne pas oublier que, pour qui veut comprendre l’Afrique d’aujourd’hui, tous les chemins ramenent a 1960.

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Postat de pe data de 31 dec., 2009 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 90 ori.

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