La Veuve. A l’entree de l’exposition, la derniere guillotine (photo) a avoir ete utilisee, le 10 septembre 1977 a Marseille. © Khanh Renaud/Square pour le „Point”

Politique ou sexuel, le crime de sang decuple par l’image sa puissance fantasmatique. Le musee d’Orsay lui consacre une exposition.

Ce jour-la, en arrivant au musee d’Orsay, les employes affectes a la securite ont eu un haut-le-coeur, peut-etre meme un mouvement de panique : la guillotine ! Elle etait la, dressee, symbole fascinant et effroyable, instrument de justice et en meme temps arme du crime entre les crimes puisqu’elle a entame sa carriere de pres de deux siecles en pretant son concours a un regicide, „acte monstrueux sous l’Ancien Regime devenu un acte de justice sous la Revolution”, ecrit Robert Badinter dans le catalogue de l’exposition „Crime et chatiment”, dont il a eu l’idee et dont le commissaire est Jean Clair, lequel fut, entre autres, le maitre d’oeuvre de l’inoubliable „Melancolie” au Grand Palais.

Il s’en est fallu de peu que les visiteurs soient prives de cette vision stupefiante, glacante et terriblement parlante, non seulement parce qu’il n’a pas ete facile de denicher l’instrument, qui, curieusement, avait atterri dans les reserves du musee des Arts et Traditions populaires, mais surtout parce que, quelques jours avant le debut de l’accrochage, les responsables d’Orsay ont essaye de dissuader Clair et Badinter de l’exposer. „Les enarques et polytechniciens qui dirigent desormais les musees avec un imperatif, certes legitime, de rentabilite, mais sans grand souci de l’histoire de l’art et des idees, pensent que, pour attirer le public, il ne faut surtout pas evoquer la mort, observe Jean Clair. Ils prefereraient montrer un monde souriant dans lequel on fait du jogging en mangeant bio.” Autant le dire, c’est rate.

Fille des Lumieres, de la Raison et de la Revolution, abolie par la gauche en 1981, la machine du docteur Guillotin, qui promettait que ses victimes (on n’ose dire ses usagers) ne sentiraient „qu’un leger souffle sur la nuque”, projette son ombre malefique sur l’ensemble de l’exposition. Sous l’Ancien Regime, seuls les nobles avaient le droit a la mort „douce” de la decapitation, mais la litanie des supplices etait infinie. A partir de la Revolution, la variete des crimes tranche avec la monotonie des chatiments : garrottage peint par Goya, pendaison par Gericault, chaise electrique par Warhol, la panoplie de la mort legale reste limitee. La Veuve inaugure la peine de mort scientifique et democratique. Rendue non plus au nom du roi, c’est-a-dire de Dieu, mais au nom du peuple, la justice devient un spectacle et le crime plus encore. La tete coupee tombee au panier qui tressaute encore quelques secondes apres sa separation d’avec le corps alimente toutes les fantasmagories. „Quel est son statut ? Pense-t-elle encore ?” s’interroge Jean Clair, pensif. Des medecins menent des experiences en transfusant ces tetes esseulees ou en leur envoyant des stimulations electriques. Aux „bals de la victime”, les dames de la noblesse arborent un ruban rouge, celui que l’on voit au cou de l’Olympia de Manet, qui evoque la morsure de la lame. Pour Jean Clair, la decollation, l’arrachage de la tete qui fonde la Republique fonde en meme temps un rapport troublant au corps fragmente, divise, tourmente par la medecine elle-meme. „L’individu unifie, ecrit-il, est devenu un corps decoupable.” A cette tete sans corps succede et repond, a l’oree du XXe siecle, le corps sans tete, l’acephale au sexe dresse dessine par Masson pour la revue du meme nom de Georges Bataille.

De Gericault a Giacometti, de Degas a Picasso, la tete tranchee du criminel, le corps ensanglante de la victime, le meurtre, le viol, la mort violente sont, pour les artistes, des objets de fantasmes inepuisables et d’oeuvres puissantes. Mais en meme temps qu’ils nourrissent l’art, le crime et le criminel deviennent des objets d’etude. C’est pour attenuer la responsabilite du criminel, donc avec les meilleures intentions humanistes, que le psychiatre italien Cesare Lombroso se met a etudier ses caracteristiques physiques et psychiques, fondant ainsi l’anthropologie criminelle. „Autrefois, on croyait avoir decouvert la bosse du crime, aujourd’hui on recherche les genes de la violence, commente Jean Clair. Je ne suis pas sur qu’on ait beaucoup progresse. ”

Mieux vaut le savoir : convie a un eprouvant parcours dans les enfers du crime, le visiteur a peu de chances de trouver l’apaisement dans les salles consacrees a la justice des hommes, dont les oeuvres presentees revelent les hesitations autant que la determination, les errements autant que les progres, les sombres potentialites autant que les promesses. On s’etonne presque que les dirigeants du musee, dans leur souci de proteger les ames sensibles, n’aient pas songe a interdire aux moins de 18 ans ce voyage au coeur du cloaque que l’on appelle humanite. Quant a la machine a tuer du docteur Guillotin, le musee qui l’a pretee a prie Orsay de ne pas la lui rendre…

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L’heure du crime

La Veuve. A l’entree de l’exposition, la derniere guillotine (photo) a avoir ete utilisee, le 10 septembre 1977 a Marseille. © Khanh Renaud/Square pour le „Point”

Politique ou sexuel, le crime de sang decuple par l’image sa puissance fantasmatique. Le musee d’Orsay lui consacre une exposition.

Ce jour-la, en arrivant au musee d’Orsay, les employes affectes a la securite ont eu un haut-le-coeur, peut-etre meme un mouvement de panique : la guillotine ! Elle etait la, dressee, symbole fascinant et effroyable, instrument de justice et en meme temps arme du crime entre les crimes puisqu’elle a entame sa carriere de pres de deux siecles en pretant son concours a un regicide, „acte monstrueux sous l’Ancien Regime devenu un acte de justice sous la Revolution”, ecrit Robert Badinter dans le catalogue de l’exposition „Crime et chatiment”, dont il a eu l’idee et dont le commissaire est Jean Clair, lequel fut, entre autres, le maitre d’oeuvre de l’inoubliable „Melancolie” au Grand Palais.

Il s’en est fallu de peu que les visiteurs soient prives de cette vision stupefiante, glacante et terriblement parlante, non seulement parce qu’il n’a pas ete facile de denicher l’instrument, qui, curieusement, avait atterri dans les reserves du musee des Arts et Traditions populaires, mais surtout parce que, quelques jours avant le debut de l’accrochage, les responsables d’Orsay ont essaye de dissuader Clair et Badinter de l’exposer. „Les enarques et polytechniciens qui dirigent desormais les musees avec un imperatif, certes legitime, de rentabilite, mais sans grand souci de l’histoire de l’art et des idees, pensent que, pour attirer le public, il ne faut surtout pas evoquer la mort, observe Jean Clair. Ils prefereraient montrer un monde souriant dans lequel on fait du jogging en mangeant bio.” Autant le dire, c’est rate.

Fille des Lumieres, de la Raison et de la Revolution, abolie par la gauche en 1981, la machine du docteur Guillotin, qui promettait que ses victimes (on n’ose dire ses usagers) ne sentiraient „qu’un leger souffle sur la nuque”, projette son ombre malefique sur l’ensemble de l’exposition. Sous l’Ancien Regime, seuls les nobles avaient le droit a la mort „douce” de la decapitation, mais la litanie des supplices etait infinie. A partir de la Revolution, la variete des crimes tranche avec la monotonie des chatiments : garrottage peint par Goya, pendaison par Gericault, chaise electrique par Warhol, la panoplie de la mort legale reste limitee. La Veuve inaugure la peine de mort scientifique et democratique. Rendue non plus au nom du roi, c’est-a-dire de Dieu, mais au nom du peuple, la justice devient un spectacle et le crime plus encore. La tete coupee tombee au panier qui tressaute encore quelques secondes apres sa separation d’avec le corps alimente toutes les fantasmagories. „Quel est son statut ? Pense-t-elle encore ?” s’interroge Jean Clair, pensif. Des medecins menent des experiences en transfusant ces tetes esseulees ou en leur envoyant des stimulations electriques. Aux „bals de la victime”, les dames de la noblesse arborent un ruban rouge, celui que l’on voit au cou de l’Olympia de Manet, qui evoque la morsure de la lame. Pour Jean Clair, la decollation, l’arrachage de la tete qui fonde la Republique fonde en meme temps un rapport troublant au corps fragmente, divise, tourmente par la medecine elle-meme. „L’individu unifie, ecrit-il, est devenu un corps decoupable.” A cette tete sans corps succede et repond, a l’oree du XXe siecle, le corps sans tete, l’acephale au sexe dresse dessine par Masson pour la revue du meme nom de Georges Bataille.

De Gericault a Giacometti, de Degas a Picasso, la tete tranchee du criminel, le corps ensanglante de la victime, le meurtre, le viol, la mort violente sont, pour les artistes, des objets de fantasmes inepuisables et d’oeuvres puissantes. Mais en meme temps qu’ils nourrissent l’art, le crime et le criminel deviennent des objets d’etude. C’est pour attenuer la responsabilite du criminel, donc avec les meilleures intentions humanistes, que le psychiatre italien Cesare Lombroso se met a etudier ses caracteristiques physiques et psychiques, fondant ainsi l’anthropologie criminelle. „Autrefois, on croyait avoir decouvert la bosse du crime, aujourd’hui on recherche les genes de la violence, commente Jean Clair. Je ne suis pas sur qu’on ait beaucoup progresse. ”

Mieux vaut le savoir : convie a un eprouvant parcours dans les enfers du crime, le visiteur a peu de chances de trouver l’apaisement dans les salles consacrees a la justice des hommes, dont les oeuvres presentees revelent les hesitations autant que la determination, les errements autant que les progres, les sombres potentialites autant que les promesses. On s’etonne presque que les dirigeants du musee, dans leur souci de proteger les ames sensibles, n’aient pas songe a interdire aux moins de 18 ans ce voyage au coeur du cloaque que l’on appelle humanite. Quant a la machine a tuer du docteur Guillotin, le musee qui l’a pretee a prie Orsay de ne pas la lui rendre…

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Postat de pe data de 28 feb., 2010 in categoria România în lume. Poti urmari comentariile acestui articol prin RSS 2.0. Acest articol a fost vizualizat de 105 ori.

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